La Pologne fait un grand pas en arrière...

Scandales, sentiment anti-ukrainien, ancrage de l'extrême droite et un gouvernement Tusk à la dérive, ces dernières semaines ont été marquées par une élection présidentielle sous tension. Pour cette première lettre, le début je l'espère d'une longue série, je vous emmène dans les coulisses d'une période électorale aux multiples enjeux.

Korespondencja
8 min ⋅ 04/06/2025

C’est depuis un petit café, place de la Constitution à Varsovie (Warszawa en polonais), que j’écris ce premier épisode de Korespondencja. Autour de moi, principalement des jeunes. Trois étudiantes prennent un café et révisent leurs cours. Je ne parle pas encore polonais, mais il est facile de deviner le sujet de leur conversation. Sur leurs visages, ce n’est pas seulement de la déception, mais presque du désespoir. La défaite de Trzaskowski, la fragilisation du Premier ministre Donald Tusk, et bien sûr, l’élection du nouveau président Karol Nawrocki, au passé controversé, sont sur toutes les lèvres.

La victoire du nationaliste-conservateur éteint tout espoir — du moins pour les deux prochaines années, et sans doute pour plus longtemps encore — de rétablir l’État de droit, de libéraliser l’avortement ou de faire progresser les droits LGBTQ+. Autre source d’inquiétude : l’admiration, voire l’idéalisation, que cet historien de formation et boxeur amateur voue à Donald Trump, ainsi que l’essor d’un sentiment anti-ukrainien ces dernières semaines.

Mais comment en est-on arrivé là ? Comment sommes-nous passés de l’espoir, suscité par la victoire de Donald Tusk aux législatives de 2023, de tourner la page « illibérale », à l’apparition d’une nouvelle ère qui rappelle celle de la Hongrie de Viktor Orbán ? Quelle est aujourd’hui la réalité du paysage politique polonais, qui semble prendre un virage dangereux ?

Rembobinons. Nous sommes à la mi-avril. La campagne présidentielle bat son plein. Il reste un mois avant le premier tour, prévu pour le dimanche 18 mai. Un personnage sort du lot. Et ce n’est ni le candidat de la Plateforme civique (le parti du Premier ministre Donald Tusk) et maire de Varsovie, Rafał Trzaskowski, ni Karol Nawrocki, soutenu par le PiS (Droit et Justice). Non, celui qui grimpe dans les sondages, atteignant parfois 20 %, c’est Sławomir Mentzen. Âgé de 38 ans, candidat de la coalition d’extrême droite Konfederacja, il prône une Pologne patriote, eurosceptique, économiquement libérale, et il est très actif sur les réseaux sociaux. Il séduit surtout les jeunes.

Quelques jours avant le premier tour, j’assiste à l’un de ses meetings dans la petite commune de Wejherowo, près de la mer Baltique. Sur la place centrale (Rynek), des centaines de personnes se rassemblent. Beaucoup n’ont pas ou à peine la majorité. Certains sont debout sur leur trottinette, d’autres ont des paquets de bonbons dans les mains. Tous scandent le nom de leur favori, qu’ils ne pourront même pas élire en raison de leur âge. Je croise un père et son fils : le premier soutient Trzaskowski, mais accompagne son fils, encore mineur, qui se dit partisan du candidat d’extrême droite. Ce dernier brandit un poster grandeur nature du patriote.

Autre aspect marquant de cette campagne : une vague de haine contre les réfugiés ukrainiens présents en Pologne. Ils sont environ un million dans un pays de plus de 37 millions d’habitants. Le temps de la solidarité polonaise au début de la guerre semble bien loin. Ce sentiment anti-ukrainien est omniprésent dans les discours de nombreux candidats. Même Rafał Trzaskowski, pourtant pro-européen, y cédera, suscitant l’incompréhension de la communauté ukrainienne. On accuse les Ukrainiens de profiter des aides sociales et de faire grimper les loyers.

Début 2025, le gouvernement Tusk a même proposé de limiter certaines aides, comme le programme "800+" (environ 190 euros par enfant), seulement aux Ukrainiens travaillant et payant des impôts. Un Polonais de 30 ans, souhaitant rester anonyme, me confie au téléphone qu’il n’a « plus aucune compassion » pour les Ukrainiens. Une phrase forte, aujourd’hui partagée par une part croissante de la population.

Olena Babakova, une journaliste ukrainienne vivant à Varsovie, se rappelle : « Même avant 2022, les relations entre la Pologne et l’Ukraine n'ont pas toujours été au beau fixe. » Elle fait notamment référence au contentieux historique autour de l'exhumation des victimes des massacres en Volhynie - région où des miliciens ukrainiens pronazis exécutèrent des milliers de Polonais. Ce désaccord est aujourd'hui à nouveau utilisé par Karol Nawrocki. La colère des agriculteurs polonais contre les importations de céréales ukrainiennes en 2024 ont entretenu la colère.

Du côté ukrainien, une étudiante me raconte sa fuite et sa peur de voir son pays s’effondrer. « J’hésite parfois à rejoindre l’armée », dit-elle. Lors d’un rassemblement contre Poutine en plein centre de Varsovie, une autre me confie : « Mon frère et ma mère sont sur le front. » Difficile de rester indifférent.

Rassemblement contre Moscou ©Kilian Bigogne

Soir du premier tour. Derrière mon petit bureau, j’attends, comme tout le monde, l’heure de vérité. Les deux candidats qualifiés pour le second tour ne sont pas une surprise. Mais l’écart très serré a surpris. Trzaskowski, annoncé grand favori, recueille 30 % des voix, contre 29 % pour Karol Nawrocki. Sławomir Mentzen obtient 15 %, et Grzegorz Braun, pro-russe et antisémite assumé, choque avec 6 %. Ce dernier est tristement célèbre pour avoir utilisé un extincteur afin d’éteindre une menorah dans le Parlement en décembre 2023. Ce score symbolise la montée des extrêmes et d’un sentiment anti-ukrainien exacerbé.

Cela ne signifie pas que la majorité des Polonais sympathise avec Moscou. Au contraire, le passé communiste du pays reste très présent dans les esprits. La majorité soutient l’Ukraine dans sa guerre contre Moscou, mais rejette en masse son éventuelle adhésion à l’OTAN, principal engagement de campagne de Nawrocki et Mentzen.

Autre fait marquant : la polarisation de la société, en particulier chez les jeunes. Les 18-29 ans ont majoritairement voté pour des candidats hors des deux partis traditionnels. Le candidat d’extrême droite Mentzen et le candidat de gauche Adrian Zandberg arrivent en tête dans cette tranche d’âge. Les jeunes seront donc la clé du second tour.

Mais pour comprendre le vote conservateur, il faut aussi regarder vers les zones rurales, notamment dans l’est du pays, plus catholiques et conservatrices. Cette « Pologne oubliée » a voté à plus de 68 % pour Nawrocki au second tour. Une semaine avant, je me rends dans le village de Kotun. Le train me dépose sur un quai qui me rappelle ma campagne du Loir-et-Cher. Dans ce village situé à une heure de la capitale, beaucoup se sentent abandonnés par le gouvernement Tusk. « Je le hais », me dit Witold, un habitant. Selon lui, sous le premier mandat de Tusk (2007-2014), les habitants devaient cumuler plusieurs emplois pour survivre. « Avec lui, les prix ont explosé », ajoute-t-il. Une jeune femme de 25 ans me dit voter pour le conservateur : « Trzaskowski ne parle pas aux gens des campagnes. »

Une affiche de Karol Nawrocki accroché dans le village de Kotun ©Kilian Bigogne

Deux jours plus tard, dans la capitale, ont lieu deux grandes marches : l’une en soutien à Karol Nawrocki, l’autre en faveur de Rafał Trzaskowski. Dans la première, les messages sont clairs : les participants réclament une Pologne catholique. Un moment de tension survient lorsque des militants LGBTQ+ s’immiscent dans le rassemblement, peu avant le début de la marche. Un homme me confie : « Ça, c’est encore un coup des Russes. » Quelque chose attire aussi mon attention : l’âge moyen des manifestants. Tous semblent avoir plus de 50 ans, parfois bien plus.

La famille en question ©Kilian Bigogne

Dans une rue parallèle, l’ambiance est tout autre. C’est une autre Pologne qui se montre : drapeaux nationaux mêlés à ceux de l’Union européenne. Je fais la rencontre d’une famille, tout sourire. « J’espère qu’ils vont légaliser le mariage gay », confie une jeune fille de 17 ans, accompagnée de ses parents.

Accélérons un peu. Vous avez, je pense, saisi les grandes lignes du contexte. Dernier point crucial de cette élection : l’avenir du Premier ministre Donald Tusk. Depuis son retour, il est bloqué par le président conservateur Andrzej Duda. En Pologne, le président dispose d’un droit de veto et de nominations à des postes clés.

Jour du second tour. Tension maximale. Les transports sont gratuits, comme au premier tour. Je rejoins, avec d’autres confrères et consœurs, le QG de Trzaskowski, au musée national d’ethnographie. Il est 21h. La salle est pleine. Puis, sans même voir l’écran, les cris de joie fusent. « On a gagné », chantent les militants. Mais les discours sont plus prudents. Et pour cause : 0,6 points séparent les deux candidats et tous les bulletins ne sont pas encore dépouillés.

À 23h, sur le chemin du retour, douche froide : Nawrocki passe devant. L’écart se creuse au fil de la nuit. Résultat final : 50,89 % pour le nationaliste, contre 49,11 % pour le maire de Varsovie. Au lendemain de cette soirée renversante, la Coalition civique et le gouvernement font grise mine. C’est un coup d’arrêt brutal. Donald Tusk, en difficulté, enchaîne les réunions d’urgence et annonce un vote de confiance à la Sejm pour le mercredi 11 juin.

La Pologne prend un virage vers le nationalisme conservateur, avec à sa tête un ancien hooligan du club de football : le Lechia Gdańsk. L’historien, qui posera officiellement ses valises le 6 août, suscite déjà l’inquiétude, lui qui est aussi accusé d’être affilié à des groupes criminels et néo-nazis. Des élections législatives anticipées pourraient même avoir lieu dès « 2026 » selon des experts. Soit bien avant la date du scrutin prévu en octobre 2027.

La découverte : Gdansk, le bastion de Solidarność

Gdansk ©Kilian Bigogne

Il fallait choisir un lieu. Un endroit qu’il fallait absolument vous faire découvrir. Il y en a plein en Pologne. Perdu dans mes réflexions, je cherchais une solution. Et quoi de mieux que de vous parler d’un lieu en lien avec l’actualité ? Le choix s’est donc imposé de lui-même : je vais vous parler en quelques lignes de Gdansk, cette ville située au bord de la mer Baltique, dans la région de Poméranie. Elle fait également partie de la Tricité, avec Gdynia et Sopot.

Mais pourquoi vous parler de cette ville ? Eh bien, c’est ici qu’est né le nouveau président Karol Nawrocki. Ironie du sort, Gdansk est aussi la ville natale du Premier ministre Donald Tusk. Enfin un point commun entre ces deux hommes.

Il y a quelques semaines, je me suis rendu dans cette ville de plus de 400 000 habitants pour un reportage sur le « miracle économique polonais », une expression utilisée par les experts pour décrire le développement fulgurant du pays. Aujourd’hui, grâce à son port et à son attractivité touristique, Gdansk est devenue une véritable plaque tournante pour la Pologne et toute la région baltique. À proximité des grues des chantiers navals, son magnifique centre historique, situé à une vingtaine de minutes en tram de la côte, est dominé par la majestueuse église Sainte-Marie.

La ville est d’une beauté indescriptible. Dynamique, agréable, il y fait bon vivre. Profitez d’un bon restaurant au bord de la rivière, en plein cœur de la cité, où le hareng est une spécialité incontournable. En flânant dans les ruelles, je tombe sur une rue pleine de petits marchands de bijoux, et plus précisément d’ambre, aussi appelé « l’or de la Baltique ». Mais il y a un lieu, selon moi, à ne manquer sous aucun prétexte : le Centre européen de la solidarité. À l’intérieur, ce musée fascinant retrace l’histoire du mouvement Solidarność de Lech Wałęsa, né dans les chantiers navals de la ville. Véritable symbole de l’opposition au régime communiste, ce lieu raconte la résilience des polonais et leur attachement profond au catholicisme comme source d’espoir.

Sport : Ekstraklasa, Swiatek et Lechia…

Allez, on continue. On ne lâche rien.


Comme annoncé, amateur de sport, je souhaite partager cette passion avec vous, tout en n’oubliant pas mon fil conducteur : la Pologne. Bon, avant de mettre de côté l’élection présidentielle, il m’est impossible de ne pas parler du Lechia Gdańsk, ce club dont Karol Nawrocki est fan. Il aurait même des tatouages à son effigie ! Souvent présent dans les divisions inférieures, le Lechia évolue actuellement en Ekstraklasa, l'équivalent de la Ligue 1 pour les puristes. Alors qu’il s’est maintenu de justesse dans l’élite en terminant à la 14ᵉ place sur 18, le club de la Baltique traverse une grave crise financière et est, pour le moment, interdit de recrutement. Il joue au PGE Arena Gdańsk, un stade de 40 000 places construit pour l’Euro 2012. Il se situe à quelques pas du quartier populaire et ouvrier de Nowy Port, où résident de nombreux supporters passionnés du club.

Poursuivons avec l’Ekstraklasa.


La saison s’est achevée il y a quelques jours. Le Legia Varsovie, club phare de la capitale et plus grand palmarès du pays, n’a pas réalisé la saison espérée, malgré une victoire en Coupe de Pologne le 2 mai dernier. Il termine à une décevante cinquième place, bien en dessous des attentes pour un club de ce calibre.

C’est finalement le Lech Poznań qui, sur le fil, a remporté le championnat, devançant Raków Częstochowa et le Jagiellonia Białystok, champion en 2024 pour la première fois de son histoire.

Match du Legia Varsovie ©Kilian Bigogne

Du côté des relégations, le Stal Mielec, le Śląsk Wrocław et le Puszcza Niepołomice évolueront la saison prochaine en I Liga, la deuxième division polonaise. Ces trois clubs seront remplacés par l’Arka Gdynia, le Bruk-Bet Termalica et le Wisła Płock, ce dernier ayant décroché sa montée via les play-offs.

À noter, la très belle saison du Polonia Varsovie, deuxième club emblématique de la capitale, que j’ai suivi de près ces derniers mois. Je vous ferai bientôt découvrir ce club atypique, qui a manqué de peu la montée, dans une prochaine lettre.

Enfin, parlons tennis.


Si l’on vous demande de citer une joueuse de tennis polonaise, vous avez sûrement la réponse : je parle bien sûr d’Iga Świątek, quadruple vainqueure de Roland-Garros. Et ça tombe bien, elle pourrait bien décrocher un cinquième titre, puisqu’elle s’est qualifiée pour les demi-finales. Elle y affrontera la Biélorusse et actuelle numéro un mondiale, Aryna Sabalenka. On y croit !

Le saviez-vous ? La France et la Pologne ont signé un traité historique à Nancy

Alors que la Pologne s’est de nouveau tournée vers le nationalisme conservateur ce dimanche, elle a signé, avec la France, un traité d’amitié le vendredi 9 mai à Nancy. Ce dernier comprend des accords militaires, économiques, nucléaires et culturels. C’est la première fois que Paris conclut un tel traité avec un pays non frontalier. Pourtant, les divergences politiques ont parfois terni l’image de la France aux yeux des Polonais. C’est pourquoi j’ai rencontré des historiens, des politologues pour mieux comprendre ce passé. Je me suis aussi rendu à l’Alliance française de Łódź pour assister à des cours de français, où j’ai notamment eu la chance d’échanger avec ces Polonais, passionnés par la langue de Molière, mais qui, selon les générations, ont une vision très précise — et parfois contrastée — de la France.

Le mot : Pierogi

Alors là, désolé, mais je suis obligé d’en parler. C’est le premier plat typique que j’ai goûté ici. Et qu’est-ce que c’est bon ! Les pierogis sont une sorte de ravioles, souvent fourrées à la viande, au chou, aux épinards, mais aussi parfois à la myrtille. Un vrai délice. Alors si vous venez en Pologne, foncez ! Direction une pierogarnia, ces restaurants ou cafés spécialisés dans les pierogis. Bon, je vous laisse, je file justement à la pierogarnia de mon quartier. Miam !

Korespondencja

Par Kilian Bigogne

Dzień dobry !

Bon, je prends des cours de polonais, mais pour le moment je vais continuer en français.

Alors moi, c’est Kilian. Originaire de Strasbourg, j’ai ensuite passé mon enfance dans le Loir-et-Cher, avant de prendre mon envol pour le nord de la France : à Lille. Après un passage en République tchèque dans le cadre d’un Erasmus en 2020, je me suis pris d’intérêt pour l’Europe centrale et orientale. j’ai notamment eu la chance de collaborer avec la super rédaction française de Radio Prague International.

Je suis ensuite parti deux mois en Roumanie où j’ai de nouveau travaillé pour une radio, cette fois au sein de la rédaction française de Radio Roumanie internationale. Puis mon chemin m’a ramené en Alsace, au Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Cuej) de Strasbourg. Diplômé en 2024, j’ai ensuite travaillé deux mois au service Monde du journal La Croix.

Au fil des semaines, l’objectif est devenu plus clair : je partirai en Pologne pour y être correspondant. C’est donc en plein hiver, plus précisément en décembre, que j’ai posé mes valises à Varsovie. Depuis, je travaille en tant que pigiste pour La Croix et La Tribune Dimanche.

Je suis un amoureux d’histoire, de sport, de voyages…et, bon, un peu de bière aussi, j’avoue. (Elle est à 3 euros ici en moyenne).

PS : Malgré la distance, je ne loupe aucun match du FC Nantes !

Voilà, vous savez l’essentiel !

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