Il s’en est passé des choses en un mois. Pour ce nouveau numéro de Korespondenjca, je vais vous parler des actes de sabotage attribués aux agents spéciaux russes, de politique interne en Pologne, de culture et bien sûr de sport.
En France, il y a Vigipirate. La Pologne, elle, vient d’activer la mission Horizon, ce vendredi 21 novembre à minuit. Plus de 10 000 soldats sillonneront les lieux stratégiques, principalement les transports en commun et les chemins de fer. La raison : des actes de sabotage « sans précédent » survenus le week-end du 15-16 novembre. Tôt dans la matinée du lundi 17 novembre, devant la voie ferrée de la ligne Varsovie–Lublin, le Premier ministre Donald Tusk l’affirme : la Pologne a subi une attaque sur son réseau ferroviaire, notamment sur les voies régulièrement utilisées dans l’aide militaire et humanitaire à l’Ukraine. Mais que s’est-il réellement passé ?
Défilé militaire le 15 août 2025 lors de la fête de l'armée ©Kilian Bigogne
Une charge de plastique a explosé le samedi à 20 h 58 près de la gare de Mika. Mais la plupart des explosifs n’ont pas détoné, limitant les dégâts. Après avoir entendu l’explosion, une habitante a alerté les autorités municipales. Pendant près d’une heure, la police sillonne les environs sans rien trouver. Ce n’est qu’au petit matin, vers 7 h 30, qu’un conducteur de train régional signale une anomalie sur la voie. Neuf trains avaient déjà franchi les lieux du sabotage. Dans la soirée, vers 21 h 30, deux nouveaux incidents sont rapportés une trentaine de kilomètres plus loin, près de Pulawy. Un train transportant 475 passagers est stoppé net à la suite d’un problème de caténaire. Mais ce sont les outils pouvant provoquer un déraillement, retrouvés à proximité, qui alertent les autorités. Une catastrophe semble avoir été évitée de peu. Sabotage ou attaque terroriste ? Le parquet ouvre alors très vite une enquête.
Au fil des heures, les détails tombent. C’est dans la matinée du mardi que le chef du gouvernement révèle l’identité des auteurs à l’origine des attaques. « Les personnes arrêtées sont deux citoyens ukrainiens. Ils travaillaient avec les services russes depuis longtemps », indique Donald Tusk. On apprend très vite que les deux hommes ont déjà fui en Biélorussie. L’un avait été condamné en Ukraine pour sabotage en mai dernier, l’autre serait originaire du Donbass. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Comment expliquer la rapidité d’identification des suspects ? Grâce à des empreintes laissées sur des cartes SIM retrouvées sur place et destinées à filmer les attaques. Difficile de croire que les dégâts, finalement minimes, étaient l’objectif principal de leur mission. Autre question : s’ils étaient connus des services, comment expliquer qu’ils aient réussi à pénétrer sur le territoire polonais aussi facilement ? Apparemment grâce à de faux passeports. Si beaucoup de questions restent en suspens, le gouvernement polonais ne doute presque pas de l’implication du Kremlin et d’agents spéciaux russes.
Varsovie n’a donc pas tardé à réagir. Quatre autres Ukrainiens suspectés d’avoir collaboré ont été arrêtés. Le ministre des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, a décidé de fermer le consulat russe de Gdansk, au bord de la Baltique. C’était le dernier encore ouvert en Pologne, après la fermeture de celui de Cracovie. Une décision « regrettable », selon le Kremlin. Moscou, qui continue de nier toute implication, accuse même la Pologne de « russophobie ». Mais le pays est bel et bien la cible de multiples sabotages et provocations attribués à la Russie depuis 2022. Il y a deux mois, l’incursion d’une vingtaine de drones russes dans l’espace aérien polonais avait déjà provoqué la colère de Varsovie. Les autorités avaient alors demandé des consultations au sein de l’Otan en invoquant l’article 4. Après les incidents de ce week-end, la Pologne a décidé de rehausser le niveau d’alerte sur la ligne ferroviaire vers l’Ukraine, et ce jusqu’au 28 février 2026 inclus. Cette décision permettra une plus grande présence policière et une vigilance accrue sur ce trajet, souvent emprunté par des convois d’aide militaire.
Outre avoir ravivé les tensions, Moscou a réussi autre chose : certains partis conservateurs et d’extrême droite sont entrés dans le jeu de la Russie. Les révélations sur l’identité des auteurs ont ravivé les discours anti-ukrainiens en Pologne, déjà perceptibles lors de la dernière campagne présidentielle. Devant un Parlement très polarisé, Donald Tusk a appelé à ne pas « entrer dans le jeu » de Moscou et à ne pas se tromper « d’ennemi ». Mais rien n’y fait : plusieurs politiciens comme Slawomir Mentzen, du parti conservateur Konfederacja, et Grzegorz Braun, de la Confédération de la couronne polonaise, ne cessent de partager des discours anti-ukrainiens, accusant même Kyiv d’être à l’origine des sabotages pour pousser la Pologne à s’engager dans le conflit. Braun a même envoyé un courrier au gouvernement pour rétablir les relations avec la Russie. Ces discours sont de plus en plus fréquents dans le pays. Symbole de la montée en puissance des conservateurs : les derniers sondages montrent qu’environ 9 % de la population soutient Braun. Lors de la marche du 11 novembre pour fêter l’indépendance de la Pologne (voir rubrique Histoire), de nombreux partisans de Braun s’étaient rassemblés dans la capitale. En reprenant les théories russes, les partis conservateurs polonais entrent clairement dans le jeu de Moscou.
Grzegorz Braun lors de la marche de l'indépendance ©Kilian Bigogne
Le fait que la société polonaise se polarise est en partie dû à une perte de confiance envers le gouvernement actuel et ses promesses non tenues lors des dernières élections législatives — qui avaient mis fin à huit années de gouvernance conservatrice du parti Droit et Justice (PiS). Notamment sur l’avortement et l’immigration, évoquées dans les numéros précédents. Je me suis d’ailleurs rendu pour un reportage pour le journal belge Le Soir au premier centre pour avortement en Pologne, AboTak, il y a deux semaines. Les militantes de cette clinique m’affirmaient alors qu’elles n’avaient plus d’espoir. Notre discussion a même été interrompue par un blocage de militants anti-avortement devant le bâtiment.
Du côté du PiS, la défiance d’anciens partisans qui préfèrent se ranger derrière Mentzen ou Braun peut s’expliquer par les différentes affaires qui touchent le parti. L’exemple le plus marquant est le cas de Zbigniew Ziobro, ancien ministre de la Justice, à l’origine de la destruction partielle de l’État de droit en Pologne. Il est accusé de détournement de fonds par 26 chefs d’accusation. Mais alors que la Diète a levé son immunité le 7 novembre dernier, l’homme d’État a fui en Hongrie, chez Viktor Orbán. Et ce n’est pas la première fois qu’un ancien ministre ou député du parti d’opposition en Pologne se réfugie dans le pays d’Orbán. En effet, Marcin Romanowski, ancien secrétaire d’État au ministère de la Justice, avait lui aussi fui un an plus tôt chez l’allié hongrois. Depuis, il a obtenu l’asile.
Dès lors, comment Varsovie peut-elle faire respecter sa justice ? Pourquoi Orbán s’immisce-t-il autant dans la politique polonaise ? Quel est ce lien idéologique si fort entre le PiS et le parti d’Orbán, Fidesz ? Dans un papier collaboratif, je vous expliquerai tout cela dans les jours à venir et reviendrai dessus dans la prochaine newsletter.
Avant un petit point découverte et histoire sur la fête de l’indépendance en Pologne, j’aimerais vous partager ma dernière aventure sur le terrain. Mardi dernier, je me suis rendu dans l’est du pays, dans une ville que je connais bien et que vous connaissez donc certainement : Chelm, à vingt kilomètres de la frontière ukrainienne. Je m’y étais déjà rendu en septembre dernier en revenant d’Ukraine. Pour y aller, j’ai dû emprunter un premier train régional, celui qui passe par la gare de Mika, lieu de l’un des actes de sabotage. Deux jours après l’explosion, je n’ai rien remarqué lors de mon passage.
Une porte de secours dans l'abri à Chelm ©Kilian Bigogne
Mais pourquoi aller à Chelm ? Comme évoqué lors de ma dernière visite dans cette cité de 56 000 habitants, la Pologne fait face à un véritable manque d’abris. Je suis donc parti visiter un abri situé dans les profondeurs d’une école primaire. Ce n’est que depuis un mois que sa directrice, Barbara, a pu obtenir les clés de ce mini-labyrinthe situé dans les sous-sols d’un bâtiment datant de 1961. À l’intérieur, rien n’a changé : masques à gaz, combinaisons ignifugées, téléphones filaires, cartes des risques atomiques de l’ère communiste… autant de matériaux dignes d’un véritable musée. Et pourtant, ce lieu peut aujourd’hui être utilisé comme abri en cas d’attaque. Il ne pourra jamais être conforme au vu de sa vétusté, mais il reste fonctionnel. Sa réouverture en urgence, à la suite de l’incursion d’une vingtaine de drones russes le 10 septembre dernier dans l’espace aérien polonais, et des alertes trois jours plus tard qui avaient provoqué la panique des habitants, symbolise la volonté de la Pologne de faire de la sécurité civile une priorité. Une situation difficile à appréhender alors qu’une guerre à grande échelle se déroule à sa porte depuis déjà trois ans.
Le couloir de l'abri à Chelm ©Kilian Bigogne
Comme pour les anciens ministres du PiS, vous pourrez bientôt lire ce reportage sur le manque d’abris en Pologne, cette fois-ci dans Le Soir. Vous l’aurez compris : il s’en est passé des choses. Mais comment ne pas évoquer la fête de l’indépendance ? Direction la rubrique Histoire.
Le 11 novembre est l’une des deux fêtes nationales du pays. En effet, il y a aussi le 3 mai, qui représente la fête de la Constitution. Le 11 novembre, lui, commémore l’indépendance retrouvée en 1918, après 123 ans de partitions de son territoire.
La marche de l'indépendance le 11 novembre 2025 ©Kilian Bigogne
Chants anti-immigration, groupes patriotes, slogans anti-LGBT, cortèges de partis d’extrême droite, présence de nombreux groupes d’ultras et de hooligans, et des centaines de fumigènes dans la capitale : cette année encore, la Marche de l’Indépendance, appelée Marsz Niepodległości, a réuni plus de 100 000 nationalistes à Varsovie. Une manifestation impressionnante, marquée par la présence de milliers de partisans venus pour la plupart de petites villes ou de villages de tout le pays. Pour certains, c’est la seule raison de leur venue à Varsovie dans l’année. Après une prière géante face au Palais de la culture et de la science, la marche a pu commencer. Si quelques tensions sont apparues, notamment à cause de drapeaux LGBT et polonais suspendus aux fenêtres pour montrer qu’il est possible d’être ouvert tout en étant patriote — drapeaux vivement hués par les participants —, aucun heurt n’a été signalé cette année.
Si des manifestations ont toujours existé après la chute du bloc soviétique, c’est seulement depuis 2010 qu’une telle marche est organisée dans la capitale. Depuis, ce jour si important pour le pays a été largement récupéré par la droite ultra-nationaliste avec parfois de nombreux incidents. Cette année encore, avec la présence de nombreux politiciens conservateurs et d’extrême droite, ainsi que — pour la première fois dans ce rôle — du tout nouveau président élu Karol Nawrocki, la marche s’est transformée en un véritable cortège nationaliste.
Craquage de fumigènes le 11 novembre 2025 ©Kilian Bigogne
Mais comment en est-on arrivé à une telle récupération politique ? Tout commence après 2010, avec l’organisation officielle de cette marche par deux groupes nationalistes : Młodzież Wszechpolska (MW) et Obóz Narodowo-Radykalny (ONR). Ils créent ensuite l’association « Marsz Niepodległości ». La marche prendra progressivement de l’ampleur, même si au début, « il y avait principalement des groupes d’ultras et de hooligans des clubs de football du pays », me confie un participant présent. Désormais, elle rassemble aussi des familles entières et symbolise une Pologne plus que jamais polarisée.
Film disponible sur Netflix
Vous voulez voir la Pologne juste après la chute du bloc soviétique ? Comprendre les enjeux de l’époque, l’atmosphère pesante des longs mois d’hiver, et rester sous tension tout au long des cinq épisodes, le tout inspiré d’une histoire vraie ? Alors foncez regarder Heweliusz. La série raconte le naufrage du ferry polonais Jan Heweliusz en 1993, qui fit 56 morts. Seuls neuf marins survécurent. Le bateau avait alors chaviré au large de la côte de Rügen, en mer Baltique. Si l’affaire a bien été jugée, beaucoup de questions subsistent encore sur les raisons exactes de la catastrophe.
Cette série, réalisée, selon moi, par le très bon Jan Holoubek, est vraiment à voir, autant pour sa mise en scène que pour la force de son histoire. Si vous accrochez, je vous conseille également sa série La Crue ou Wielka Woda, consacrée aux inondations de 1997 à Wrocław. Deux productions qui montrent la grande qualité du cinéma polonais, dont on parle beaucoup trop peu à mon goût.
Stade national de Varsovie ©Kilian Bigogne
Ça aurait pu être pire, mais il faudra que les Blancs et Rouges jouent à leur meilleur niveau pour décrocher un troisième ticket consécutif pour la Coupe du monde aux États-Unis. Les joueurs de Jan Urban, le sélectionneur, affronteront l’Albanie à domicile dans une ambiance qui s’annonce bouillante, avant de se mesurer au vainqueur du match Ukraine – Suède. Le vainqueur de ce second match jouera alors à domicile. Une situation délicate, étant donné que depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, la sélection ukrainienne dispute ses matchs en Pologne. Or une rencontre aussi décisive, dans un contexte où l’atmosphère anti-ukrainienne se renforce dans le pays, pourrait provoquer des tensions. Pour le moment, rien n’a été annoncé, mais il ne serait pas surprenant que ce match — si l’Ukraine et la Pologne se qualifient — soit délocalisé dans un autre pays. Ce qui est sûr, c’est que rien n’est encore joué. Naprzód Polska !
En attendant, le championnat polonais reprend, et le Legia Varsovie va devoir réagir rapidement, sous peine de vivre une saison très compliquée. Alors que l’entraîneur a été démis de ses fonctions, les discussions se poursuivent pour trouver l’homme capable de redonner de l’espoir à des supporters désabusés. « On a le meilleur budget et on est onzièmes, c’est pas croyable ! », pestait un fan lors de la marche du 11 novembre.
Dans un cimetière de Varsovie le samedi 1 novembre 2025 ©Kilian Bigogne
Pourquoi avoir choisi ce mot ? Eh bien parce qu’il signifie tout simplement « Toussaint ». Et ici en Pologne, les 1er et 2 novembre sont des jours très importants. On ne fête pas Halloween, non. Mais on rend hommage à tous les saints et à tous les défunts.
Le 1er novembre, des milliers de Polonais se rendent en famille dans les cimetières pour se recueillir et déposer des bougies. Un moment unique, mais aussi chaleureux, auquel j’ai eu la chance d’assister. La nuit venue, les milliers de lumières qui illuminent chaque cimetière créent une atmosphère absolument inoubliable.
Et ce n’est pas tout : le lendemain, le pays célèbre la Fête des Âmes, Zaduszki. Elle est souvent marquée par un repas en famille et une nouvelle visite au cimetière. Si vous venez en Pologne à la Toussaint, n’hésitez surtout pas à faire un tour dans les cimetières !