Pas encore prêt face à la menace russe

Korespondencja est enfin de retour. Je tiens d’abord à m’excuser. Après un mois de pause, non pas pour des vacances, mais en raison d’un reportage en Ukraine, je n’ai malheureusement pas eu le temps de me consacrer au septième épisode. Et pourtant, il s’en est passé des choses, l'espace aérien polonais a été violé par des drones russes.

Korespondencja
6 min ⋅ 24/09/2025

Depuis mon arrivée en décembre 2024 en Pologne, je n’ai cessé de parler de la menace russe, de la militarisation du pays. Mais quand cette menace devient réelle, quand elle se matérialise et que les mots ou les actions de déstabilisation franchissent une ligne rouge, alors la peur s’installe. Ce n’est pas seulement mon ressenti, mais aussi celui de nombreux Polonais, dans la nuit du mardi au mercredi 10 septembre. Ironie du sort, j’étais à ce moment-là en Ukraine, pour un reportage d’une semaine. J’y suivais les Dakh Daughters, un groupe d’artistes ukrainiennes réfugiées à Vire Normandie, en France, durant leur tournée annuelle en Ukraine. Un épisode spécial sur cette semaine, de Lviv à Kharkiv, est en cours de préparation, avec des photos, des moments forts et des rencontres marquantes. Mais revenons à la violation de l’espace aérien polonais. Que faut-il en retenir ? Quelles en sont les conséquences ? Devons-nous nous habituer à ces nouvelles démonstrations de force ?

Parade de l'armée de l'air lors du défilé militaire du 15 août ©Kilian BigogneParade de l'armée de l'air lors du défilé militaire du 15 août ©Kilian Bigogne

Depuis mon hôtel en plein cœur de Lviv, à moins de deux heures de la frontière polonaise, j’ai vécu en direct cette nouvelle montée des tensions entre Varsovie et Moscou. En pleine nuit, je suis réveillé par des alertes. Une attaque de drones est en cours. L’un des messages Telegram attire particulièrement mon attention : « Drones en direction de Zamość », une ville de la région de Lublin, à l’est de la Pologne. Les rumeurs se multiplient, des drones auraient violé l’espace aérien polonais. Rapidement, les autorités confirment. Pendant plus de six heures, le pays reste en alerte. Le bilan : 21 drones — peut-être même 24, selon certains experts — ont pénétré l’espace aérien polonais. Seulement quatre ont été abattus, les autres se sont écrasés à différents endroits du territoire. Il aura fallu plusieurs jours, et l’aide de la population, pour retrouver les débris. D’après plusieurs sources, il s’agissait de drones russes de type Shahed/Geran, mais aussi de leurres, des engins peu ou pas armés. Une partie est entrée depuis l’Ukraine, l’autre depuis la Biélorussie — une première.

Pour le spécialiste Artur Gruszczak, « il s’agit d’une action délibérée de la Russie. Certains drones, probablement ceux visant l’aéroport militaire de Rzeszów, ont été abattus par des chasseurs polonais et des F-35 néerlandais ». C’est une étape supplémentaire dans l’escalade. Jamais encore une vingtaine de drones russes n’avaient visé directement la Pologne, causé des dégâts matériels et entraîné une réaction militaire à l’échelle de l’OTAN. Dès le lendemain, les réactions ont fusé. Le Premier ministre Donald Tusk et le président conservateur Karol Nawrocki, pour une fois sur la même ligne, ont immédiatement évoqué une attaque organisée contre la Pologne. L’OTAN a condamné fermement l’action russe et exprimé sa solidarité. Dans la foulée, des mesures fortes ont été mises en œuvre. L’article 4 de l’OTAN a été invoqué par Varsovie, déclenchant des consultations entre Alliés. Sur le terrain, la réponse militaire ne s’est pas fait attendre. La France a envoyé trois Rafale pour participer à la défense du pays. L’Allemagne a doublé le nombre de ses avions de combat tout en prolongeant leur mission. Les Pays-Bas, eux, ont accéléré la livraison de deux batteries de missiles Patriot et déployé des systèmes de défense antiaérienne.

Cet événement est aussi survenu deux jours seulement avant le lancement des exercices militaires Zapad-2025, organisés par la Russie et la Biélorussie, entre le 12 et le 16 septembre. Ces manœuvres, organisées tous les quatre ans depuis 2009, sont scrutées de près. Celles de 2021 avaient précédé de peu l’invasion de l’Ukraine. Cette année, environ 13 000 soldats ont participé aux exercices Zapad, qui se sont déroulés aussi bien sur des terrains biélorusses qu’en Russie, parfois très loin de la frontière polonaise. Autre motif d’inquiétude : l’essai du missile Orechnik, utilisé en novembre 2024 contre Dnipro, en Ukraine, et testé cette fois en version nucléaire. Selon les services de renseignement américains, ce missile serait une version modifiée du RS-26 Rubezh, avec une portée intermédiaire de 3 000 à 5 500 km. Face à tout cela, la Pologne a lancé, en coordination avec l’OTAN, les exercices militaires Iron Defender-25, prévus de longue date. Depuis le 2 septembre, plus de 34 000 soldats et 600 véhicules militaires sont déployés à travers le pays.

Mais malgré tous ces efforts, la Pologne semble encore loin d’être prête. Comment expliquer qu’autant de drones aient pu franchir la frontière ? Pourquoi seulement quatre ont-ils été abattus ? Mi-août, le chef d’état-major polonais Wiesław Kukuła avait prévenu : il fallait se tenir prêt à d’éventuelles provocations, sabotages ou agressions. Il avait vu juste. Au-delà de la défense militaire, ces événements ont surtout révélé les fragilités civiles du pays. Après la violation de l’espace aérien, des sirènes ont de nouveau retenti le samedi 13 septembre dans plusieurs localités de l’est de la Pologne. Résultat : panique générale et gestion de crise hasardeuse.

Journée d'entraînement avec l'armée pour les civils à Gdynia  ©Kilian BigogneJournée d'entraînement avec l'armée pour les civils à Gdynia ©Kilian Bigogne

Le lundi 15 septembre, après avoir quitté Kyiv à 23 heures, j’arrive le mardi à 11h du matin à la gare de Chelm, ville de la région de Lublin, à une vingtaine de kilomètres de la frontière ukrainienne. J’en profite pour m’y arrêter, car c’est l’une des localités où les sirènes ont sonné. « C’était la première fois que nous utilisions ce système pour une telle situation, m’a confié Hubert Trusiuk, directeur de la sécurité civile de la commune. D’où l’inquiétude et l’incompréhension des habitants. » Plusieurs locaux m’ont dit ne pas avoir su quoi faire. « Je ne me sens pas encore prête pour tout ça », m’a confié Julia, 19 ans. Mais ce manque de préparation va plus loin. Le gouvernement, comme la population, a pris conscience d’un véritable problème : le manque criant d’abris en cas d’attaque. Un comble, quand on pense que l’Ukraine est en guerre depuis 2014, et subit une invasion à grande échelle depuis 2022.

Pour tenter d’y remédier, Chelm et d’autres communes ont lancé plusieurs initiatives. Des réunions seront organisées, des formations auront lieu dans les écoles, et une brochure expliquant les bons réflexes à adopter en cas d’alerte sera distribuée. La ville a également lancé un recensement des caves pouvant potentiellement servir d’abris. Plusieurs habitants ont déjà proposé des lieux, que des experts et des pompiers viendront inspecter. Le National Fire Service a, de son côté, mis en place une application et un moteur de recherche baptisé « Shelters », pour localiser les endroits sûrs les plus proches. En tout, plus de 234 000 installations de protection ont été recensées dans le pays (abris, cachettes, refuges temporaires), mais cela reste très insuffisant. Un rapport de la Cour des comptes (NIK) soulignait déjà qu’en 2021, aucune voïvodie ne disposait d’abris pour plus de 10 % de sa population. En 2025, les collectivités locales les plus exposées devraient recevoir plus de 4 milliards de zlotys, sur les 16,7 milliards alloués au Programme de protection de la population et de défense civile 2025–2026. Le chemin reste long.

Hubert Trusiuk à Chelm ©Kilian BigogneHubert Trusiuk à Chelm ©Kilian Bigogne

Et la Pologne n’est pas seule dans ce cas. En l’espace de quelques jours, la Roumanie (un drone), l’Estonie (trois avions de chasse russes) et le Danemark (plusieurs drones d’origine inconnue) ont eux aussi vu leur espace aérien violé. À New York, lors de la 80e session de l’Assemblée générale de l’ONU, le 23 septembre, plusieurs dirigeants ont évoqué ces violations. Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, a résumé la situation de façon cinglante : « Nous ne serons pas intimidés ou conquis. Et j’ai une seule demande : si un missile pénètre notre espace aérien sans permission, qu’il soit abattu, et si ses restes tombent sur le territoire de l’ONU, ne venez pas pleurer au Conseil. Vous aurez été prévenus. » Ambiance.

Mais une chose est sûre, selon les experts avec qui j’ai pu échanger ce type d’intimidation risque de se répéter dans les années à venir. Et la population polonaise va devoir apprendre à vivre avec cette menace… et des alertes de plus en plus fréquentes.

La découverte : Cracovie, la perle de la Vistule

Attendez, je ne vous ai pas encore parlé de la deuxième ville de Pologne, et surtout de l’une des plus belles et touristiques d’Europe. C’est au sud du pays, lovée entre les collines ondulantes de la Petite-Pologne, que s’élève Cracovie — Kraków en polonais — l’une des cités les plus envoûtantes du pays. Selon moi, bien sûr. Baignée par les eaux tranquilles de la Vistule, la ville captive par son mélange rare d’histoire millénaire, de culture vibrante et de mémoire toujours vive.

Place du marché à Cracovie ©Kilian BigognePlace du marché à Cracovie ©Kilian Bigogne

Elle fut pendant des siècles le cœur battant du royaume de Pologne. Capitale jusqu’en 1596, avant d’être supplantée par Varsovie, elle a vu défiler rois et couronnes. C’est ici, sur la colline du Wawel, que l’Histoire s’écrit en lettres de pierre. Le château veille sur la ville comme un vieux roi bienveillant, et la cathédrale conserve dans ses cryptes les secrets des monarques et des héros nationaux. C’est là que j’ai notamment assisté à une messe en hommage au pape François, en avril dernier.

En contrebas, la vieille place du marché, le Rynek Główny, bat au rythme du quotidien. Le carillon de la basilique Sainte-Marie perce l’air comme une mémoire sonore. Mais Cracovie, c’est aussi le quartier juif de Kazimierz, ce labyrinthe de ruelles pavées, de synagogues séculaires et de murs chargés de mémoire. Avant la Seconde Guerre mondiale, c’était l’un des plus grands centres de vie juive en Europe. Aujourd’hui encore, on y ressent le murmure du passé, entre cafés bohèmes, galeries d’art, musiques Klezmer et commémorations discrètes. Ce quartier, ressuscité après des décennies d’oubli, est devenu un symbole de résilience culturelle, même si c’est devenu, à mon goût, un peu trop touristique.

La cité aux 800 000 âmes est également la ville de Karol Wojtyła, plus connu sous le nom de pape Jean-Paul II. C’est ici qu’il fut étudiant, prêtre, puis archevêque, bien avant de devenir pape. Chaque pierre semble encore porter son empreinte.  

Mais Kraków, c’est aussi une ville de passions populaires, et notamment de football. La cité abrite deux des clubs les plus anciens et les plus emblématiques de Pologne : le Wisła Kraków et le Cracovia, dont la rivalité — surnommée le « Derby de Cracovie » — est la plus ancienne du pays. Le football, ici, c’est une histoire de loyautés transmises de génération en génération. Attention, un autre club a vu le jour récemment : le Wieczysta Kraków. Bon, il n’est pas encore très populaire, mais il a de l’argent et pourrait même entrevoir les portes de l’Ekstraklasa, la première division polonaise.

Sport : Quatre clubs en Ligue Europa Conférence


Stade du Legia Varsovie ©Kilian BigogneStade du Legia Varsovie ©Kilian BigogneParlons sport, parlons bien. On continue avec le football. Eh oui, ici, en Pologne, les regards ne sont pas tournés vers la Ligue des Champions ou la Ligue Europa, mais bien vers la Ligue Europa Conférence. Cette année, quatre clubs polonais participent à cette compétition européenne : le Legia Varsovie, Raków Częstochowa, Jagiellonia Białystok et le Lech Poznań. C’est un record pour la Pologne, qui permet au pays de se hisser à la 15ᵉ place du classement UEFA, lui garantissant une place supplémentaire en Ligue des Champions pour la saison 2026-2027. Enfin, un petit espoir de voir un club polonais retrouver la plus grande compétition européenne, une première depuis 2017.

Passons maintenant au basket. Souvenez-vous, on s’était quittés au début de l’EuroBasket, qui se tenait en Lettonie, à Chypre, en Finlande et en Pologne. Eh bien, si la France a été éliminée par la surprenante équipe de Géorgie, la Pologne, de son côté, a été sortie en quart de finale par la Turquie. Mais un joueur a marqué les esprits : l’Américain Jordan Loyd, naturalisé pour l’occasion (c’est autorisé au basket). Il est devenu une véritable star dans le pays.

Le mot : Metroteka

Pourquoi je vous parle de la Metroteka ? Eh bien, parce que depuis le 4 septembre, ce mot fait désormais partie du quotidien des Polonais, avec l’inauguration de la première Metroteka en Pologne. Elle se situe en plein cœur de la station de métro Kondratowicza, sur la ligne M2 à Varsovie. Dans cette pièce vitrée, une véritable bibliothèque futuriste a été aménagée, avec des meubles aux formes ondulées et un coin de verdure grâce à une culture hydroponique (sans sol). C’est toujours agréable de pouvoir prendre un petit livre avant de monter dans le sympathique métro varsovien.


Korespondencja

Par Kilian Bigogne

Dzień dobry !

Bon, je prends des cours de polonais, mais pour le moment je vais continuer en français.

Alors moi, c’est Kilian. Originaire de Strasbourg, j’ai ensuite passé mon enfance dans le Loir-et-Cher, avant de prendre mon envol pour le nord de la France : à Lille. Après un passage en République tchèque dans le cadre d’un Erasmus en 2020, je me suis pris d’intérêt pour l’Europe centrale et orientale. j’ai notamment eu la chance de collaborer avec la super rédaction française de Radio Prague International.

Je suis ensuite parti deux mois en Roumanie où j’ai de nouveau travaillé pour une radio, cette fois au sein de la rédaction française de Radio Roumanie internationale. Puis mon chemin m’a ramené en Alsace, au Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Cuej) de Strasbourg. Diplômé en 2024, j’ai ensuite travaillé deux mois au service Monde du journal La Croix.

Au fil des semaines, l’objectif est devenu plus clair : je partirai en Pologne pour y être correspondant. C’est donc en plein hiver, plus précisément en décembre, que j’ai posé mes valises à Varsovie. Depuis, je travaille en tant que pigiste pour La Croix et La Tribune Dimanche.

Je suis un amoureux d’histoire, de sport, de voyages…et, bon, un peu de bière aussi, j’avoue. (Elle est à 3 euros ici en moyenne).

PS : Malgré la distance, je ne loupe aucun match du FC Nantes !

Voilà, vous savez l’essentiel !

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