L’appel au Vatican... Le gouvernement s’éloigne un peu plus de l'Église polonaise

Et hop, déjà le quatrième numéro de Korespondenjca. Imaginez un ministre des Affaires étrangères se plaindre directement auprès du Vatican. C’est exactement ce qui s’est passé ces derniers jours en Pologne. À travers cette nouvelle affaire, j’évoque les tensions entre l’Église polonaise et le gouvernement actuel du Premier ministre Donald Tusk.

Korespondencja
7 min ⋅ 23/07/2025

Pour Radosław Sikorski, trop c’est trop. Le ministre des Affaires étrangères ne s’est pas fait prier pour saisir directement le Vatican, le Saint-Siège. Un geste rare, mais révélateur des tensions entre l’Église polonaise et le gouvernement actuel, qui, en principe, s’abstient de toute intervention dans les affaires religieuses. Mais alors, que s’est-il passé ?


Messe dédiée au pape François dans la cathédrale du Wawel à Cracovie ©Kilian BigogneMesse dédiée au pape François dans la cathédrale du Wawel à Cracovie ©Kilian Bigogne

Les faits remontent au 34e pèlerinage organisé par Radio Maryja, le week-end des 12 et 13 juillet, au sanctuaire de Jasna Góra, situé à Częstochowa, dans le sud de la Pologne. Avant d’entrer dans le vif du sujet, Radio Maryja est une radio catholique conservatrice fondée en 1991 par le père Tadeusz Rydzyk, connu pour ses prises de position anti-avortement.

Revenons à l’événement. Plusieurs milliers de fidèles s’étaient rassemblés pour assister à la messe et écouter les discours de plusieurs évêques. Des députés et membres du PiS (le parti conservateur Droit et Justice), soutien du président élu Karol Nawrocki, étaient également présents. Des lettres d’Andrzej Duda, président en exercice, de son successeur Nawrocki, ainsi que celle de Jarosław Kaczyński, figure historique et président du parti, ont été lues devant la foule. « Merci d'avoir créé un espace de liberté de pensée et d'esprit, où l'héritage spirituel de notre patrie est nourri », écrivait le président Duda. Pour Karol Nawrocki, « les vénérables Pères Rédemptoristes (fondateurs du pèlerinage) ont apporté une contribution considérable à la préservation de la mémoire nationale ». Mais ce ne sont pas ces déclarations qui ont mis Radosław Sikorski hors de lui, mais celles de deux évêques.

L’évêque Antoni Długosz a consacré son homélie du samedi à la question migratoire et aux tensions aux frontières. Il a notamment prié pour les membres du Mouvement de défense des frontières (ROG), proche de l’activiste Robert Bąkiewicz, que j’ai déjà évoqué il y a deux semaines. Selon lui, ce mouvement est « une réponse des parlementaires et des patriotes polonais préoccupés par la situation à notre frontière occidentale, où la police allemande jette les migrants illégaux comme des objets. » Et de poursuivre : « Depuis des décennies, l’islamisation de l’Europe progresse par le biais de l’immigration de masse. Ce que nous voyons aujourd’hui en Pologne n’est qu’un début. Cela a commencé de la même manière en Occident. » Ambiance. Mais c’est surtout l’évêque Wiesław Mering qui a enflammé les esprits en déclarant : « Nous sommes gouvernés par des gens qui se disent Allemands », visant clairement le Premier ministre Donald Tusk, accusé par les partis conservateurs et d’extrême droite de mener une politique pro-Allemagne. 

Pour mieux comprendre, j’ai contacté le Père Stanisław Tasiemski, nouveau président de la KAI, l’Agence d'information catholique polonaise. « Cela rappelle une époque très triste, celle du communisme, où le gouvernement accusait chaque prêtre ou évêque d’être un agent du Vatican », m’a confié ce dominicain de 74 ans. Il précise que les deux évêques en question sont à la retraite et ne représentent ni la conférence épiscopale polonaise, ni le Saint-Siège. Selon lui : « La réaction du ministère est pleine d’erreurs et a été préparée à la hâte, sous l’influence d’une certaine idéologie. » Parler de cette affaire, largement relayée par les médias nationaux et locaux, est aussi l’occasion de dresser un état des lieux du paysage religieux polonais, afin de mieux comprendre dans quel contexte ces interventions épiscopales ont eu lieu. 

Veille de Noël dans une famille catholique ©Kilian BigogneVeille de Noël dans une famille catholique ©Kilian Bigogne

Lors du recensement de 2021, sur une population d’environ 36,7 millions d’habitants, 71,3 % se déclaraient catholiques, contre 87,6 % en 2011. La baisse est nette. Les raisons sont multiples : politisation de l’Église, proximité affichée avec le PiS, scandales de pédophilie — en 2021, un rapport de la commission d’État sur la pédocriminalité révélait que 30 % des abus sexuels sur mineurs entre 2017 et 2020 avaient été commis par des membres du clergé —, ainsi que des prises de position très conservatrices, notamment sur l’avortement. 

Il faut aussi rappeler qu’avant la Seconde Guerre mondiale, 10 % de la population polonaise était juive. Aujourd’hui, si la Pologne reste un des pays les plus religieux d’Europe, l’influence de l’Église s’amenuise, même si elle demeure plus forte que dans la plupart des pays européens. Beaucoup de jeunes progressistes s’éloignent de l’Église, tandis qu’une autre frange de la jeunesse, plus nationaliste, défend une Pologne chrétienne. C’est l’éternelle opposition entre « les deux Pologne », évoquée dans le premier numéro, lors de l’élection présidentielle.

Peu après mon arrivée en Pologne, j’ai passé le réveillon de Noël dans une famille catholique très attachée aux traditions. Mon objectif était de montrer que, même dans les familles croyantes, la transmission de la foi était difficile. La soirée a débuté à 17 heures — à cette période, la nuit tombe tôt. Du partage de l’opłatek (hostie traditionnelle) aux douze plats sur la table et treize desserts, tout y était. J’ai alors compris d’où venait cette fidélité : la foi maintenue malgré la répression communiste, et son renouveau après la chute du bloc soviétique. Mais alors que la famille se rendait à la messe de minuit (avancée à 22 h pour les enfants), je remarque une absence : celle de l’aînée des petits-enfants, âgée de 20 ans. Je suis alors allé lui parler. Elle m’a confié, un peu gênée : « Je suis dans une période où je doute de ma foi… Je ne me sens plus croyante pour le moment, mais peut-être que demain cela changera. » Avant de continuer : « Les messages de l’Église sont trop moralisateurs. Je ne m’y reconnais plus. » Si sa famille entend cela, elle peine à le comprendre. 

Ce témoignage, à retrouver dans le reportage publié dans La Croix fin décembre, illustre bien la situation actuelle d’une Église qui peine à se moderniser. 

Autre exemple : la réaction très discrète à la mort du pape François, le lundi 21 avril. Jugé trop progressiste, il n’a pas suscité la même ferveur que Jean-Paul II. Même si des messes lui ont été dédiées. Devant l’église Sainte-Croix de Varsovie, Malgosia me confiait : « Je suis heureuse que François soit mort en ce jour si particulier qu’est le lundi de Pâques… Mais Jean-Paul II, c’était comme un père pour moi. » Le président Andrzej Duda a décrété le samedi 26 avril, jour des funérailles, comme journée de deuil national, une décision critiquée, loin des six jours de deuil décrétés en 2005 pour Jean-Paul II.

Avant de partir à la découverte de la capitale, Varsovie, dernier point sur les tensions entre le gouvernement Tusk et l’Église polonaise. Depuis le retour du pro-européen à la tête du gouvernement, des réformes touchent aussi le système éducatif. Les cours de religion sont en ligne de mire : fin des notes, regroupement de classes, et surtout, à partir de septembre 2025, une réduction des cours à une heure par semaine. Selon Opinia24, 54 % des adultes polonais y sont favorables. Les soutiens les plus affirmés sont des femmes (39 %) et des diplômés de l’enseignement supérieur (42 %).

Entre les tensions avec l’Église, la polarisation politique, la déception liée à l’élection présidentielle, les crises aux frontières germano-biélorusses (voir le numéro précédent) et les tensions avec les supporters de football, le gouvernement traverse une période délicate. Dernièrement, plusieurs hooligans ont exprimé leur hostilité envers le pouvoir, dans les tribunes — notamment au Legia Varsovie — et lors de manifestations anti-immigration, où l’on retrouvait aussi des membres du Polonia Varsovie. Dans les prochains numéros, je vous parlerai plus en détail du mouvement hooligan, très présent en Pologne, ainsi que de sa différence avec les groupes ultras. 

Dans ce contexte, et à l'approche de la prise de fonction du futur président — ancien hooligan aux convictions conservatrices —, Donald Tusk a annoncé, ce mercredi 23 juillet, un remaniement de son gouvernement, actuellement composé de 26 ministres répartis sur 19 ministères. Le Premier ministre a donc décidé de réduire ce dernier avec seulement 21 ministres. Autre changement, le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski a été nommé troisième vice-Premier ministre, tout en gardant son poste.

La découverte : Varsovie, une capitale qu’on apprend à aimer

Je pense que c’est le bon moment pour vous parler un peu de Varsovie, la capitale de la Pologne. C’est ici que je vis. Située à l’est du pays, Varsovie — ou Warszawa en polonais — est une ville de près de 1,8 million d’habitants, qui s’étend de part et d’autre de la Vistule. Il faut savoir qu’elle n’a pas toujours été la capitale : auparavant, c’était Cracovie qui occupait cette place. Au-delà de son statut de capitale et de centre économique du pays, Varsovie est une ville à l’histoire si forte que, bien qu’elle ne soit pas la plus belle au premier regard, elle possède une identité unique qu’il faut apprendre à découvrir et à apprécier.

Plac Zamkowy (place du Château) dans la vieille ville de Varsovie ©Kilian Bigogne Plac Zamkowy (place du Château) dans la vieille ville de Varsovie ©Kilian Bigogne

Le 19 avril 1943, une révolte armée éclate au sein du ghetto, connue sous le nom de soulèvement du ghetto de Varsovie. Depuis plusieurs années, les Varsoviens commémorent cet événement en portant une jonquille jaune chaque 19 avril. Puis, le 1er août 1944, a lieu l’insurrection de Varsovie, une tentative de libération par les forces de la résistance polonaise. Malgré le courage de nombreux jeunes combattants, la ville est presque totalement détruite. C’est pour cela que le quartier de Praga est absolument à voir, puisqu’il n’a pas été détruit. Ce n’est qu’en janvier 1945 que les troupes soviétiques entrent dans une capitale en ruine.

Cette période reste très présente dans la mémoire collective, avec de nombreux monuments et mémoriaux rendant hommage à celles et ceux qui ont défendu la ville.

Lorsque l’on arrive à la gare centrale, l’impression est celle d’une grande métropole moderne, presque américaine, avec ses gratte-ciel… et un petit côté soviétique incarné par le Palais de la Culture et de la Science, construit entre 1952 et 1955. Ce bâtiment, longtemps impopulaire car perçu comme un symbole du régime communiste, reste néanmoins l’un des repères emblématiques de la ville. Mais Varsovie ne se résume pas à son architecture moderne : elle possède aussi une vieille ville, reconstruite à l’identique après la guerre, grâce à des peintures et photographies d’époque. Elle mérite vraiment le détour ! Comme vous pouvez le constater, Varsovie regorge d’histoire. Je vous recommande tout particulièrement le musée POLIN, consacré à l’histoire des Juifs en Pologne. Il retrace leur présence millénaire dans le pays, tout en abordant l’antisémitisme, qui existait déjà avant la Seconde Guerre mondiale.

Le Musée POLIN de Varsovie ©Kilian BigogneLe Musée POLIN de Varsovie ©Kilian Bigogne

Je ne peux pas entrer ici dans tous les détails de l’histoire de la ville, mais j’espère que cela vous donnera envie de creuser un peu de votre côté, ou même de faire une halte à Varsovie — une ville qui, soit dit en passant, a récemment été classée troisième meilleure ville végane du monde, derrière Los Angeles et Berlin. Surprenant, non ?

Alors oui, ce n’est pas la ville la plus festive de Pologne — c’est une critique qu’on entend souvent — mais elle ne cesse de se développer, notamment en été, où de nombreux concerts ont lieu sur les quais de la Vistule. Vous l’aurez compris : je vous recommande vivement Varsovie.

Sport : Iga Świątek et football

Vous vous en doutez… Eh oui, je suis obligé de parler d’Iga Świątek. La Polonaise a remporté son sixième tournoi du Grand Chelem, mais surtout son tout premier Wimbledon, le 12 juillet dernier. Mieux encore, elle a marqué les esprits en s’imposant très, très, très – et encore très – facilement contre l’Américaine Amanda Anisimova (6-0, 6-0) en seulement 57 minutes. Quelle prouesse ! Świątek est ni plus ni moins la star du moment en Pologne, et tout cela à seulement 24 ans !

Stade du Legia Varsovie ©Kilian BigogneStade du Legia Varsovie ©Kilian Bigogne

Restons dans le sport féminin. Comme annoncé la dernière fois, pour sa première participation, l’équipe nationale féminine de football a été éliminée de l’Euro de football féminin. Mais elle a fait honneur au maillot en remportant son dernier match de groupe, 3-2 face au Danemark. Les Blanches et Rouges peuvent sortir la tête haute.

Côté masculin, la fédération polonaise a nommé Jan Urban au poste de sélectionneur de l’équipe nationale. Il succède à Michał Probierz, qui avait démissionné après une dispute avec le capitaine et star du pays, Robert Lewandowski. Ce dernier avait reçu le soutien des supporters. Dès son arrivée, le nouveau sélectionneur – qui a entraîné plusieurs clubs polonais au cours de sa carrière, ainsi qu’Osasuna en Espagne (2014-2015) – a affirmé vouloir faire revenir l’attaquant du FC Barcelone dans l’équipe.

Pour terminer avec le foot, le Legia Varsovie a remporté la Supercoupe de Pologne. En s’imposant 2-1 face au Lech Poznań, le club de la capitale décroche son premier trophée de la saison. Il s’est également qualifié pour le deuxième tour de qualification de la Ligue Europa, après avoir remporté ses deux matchs face aux Kazakhs d’Aktobe.

Après une saison difficile en championnat, malgré une victoire en Coupe nationale et une élimination en quart de finale de la Ligue Europa Conférence contre Chelsea (avec une victoire 2-1 au match retour à Stamford Bridge), le club souhaite repartir sur de bonnes bases. Il pourra compter sur son nouvel entraîneur, Edward Iordănescu, ancien sélectionneur de la Roumanie.

Le mot : Zapiekanka

Comment ai-je pu oublier de vous parler de ce mot… ou plutôt du meilleur fast-food polonais ? Bon, d’accord, je ne suis pas objectif. Apparu dans les années 1970, le fast-food des zapiekanki (au pluriel) s’est très vite implanté un peu partout en Pologne, devenant un incontournable pour quiconque visite le pays.

Zapiekanka  ©Kilian BigogneZapiekanka ©Kilian Bigogne

La recette est simple : une demi-baguette grillée, garnie traditionnellement de champignons, de fromage râpé et de ketchup. Les baguettes peuvent mesurer entre 20 et 50 cm. Sur la photo, j’ai opté pour une version un peu plus épicée — il y en a vraiment pour tous les goûts. Et franchement… qu’est-ce que c’est bon ! Les prix varient entre 3,50 € et 8 €, selon la taille et les garnitures.

Korespondencja

Par Kilian Bigogne

Dzień dobry !

Bon, je prends des cours de polonais, mais pour le moment je vais continuer en français.

Alors moi, c’est Kilian. Originaire de Strasbourg, j’ai ensuite passé mon enfance dans le Loir-et-Cher, avant de prendre mon envol pour le nord de la France : à Lille. Après un passage en République tchèque dans le cadre d’un Erasmus en 2020, je me suis pris d’intérêt pour l’Europe centrale et orientale. j’ai notamment eu la chance de collaborer avec la super rédaction française de Radio Prague International.

Je suis ensuite parti deux mois en Roumanie où j’ai de nouveau travaillé pour une radio, cette fois au sein de la rédaction française de Radio Roumanie internationale. Puis mon chemin m’a ramené en Alsace, au Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Cuej) de Strasbourg. Diplômé en 2024, j’ai ensuite travaillé deux mois au service Monde du journal La Croix.

Au fil des semaines, l’objectif est devenu plus clair : je partirai en Pologne pour y être correspondant. C’est donc en plein hiver, plus précisément en décembre, que j’ai posé mes valises à Varsovie. Depuis, je travaille en tant que pigiste pour La Croix et La Tribune Dimanche.

Je suis un amoureux d’histoire, de sport, de voyages…et, bon, un peu de bière aussi, j’avoue. (Elle est à 3 euros ici en moyenne).

PS : Malgré la distance, je ne loupe aucun match du FC Nantes !

Voilà, vous savez l’essentiel !

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