La Pologne dit non...

Korespondencja est de retour. Et il y a du changement ! Au lieu de deux numéros par mois, la newsletter devient mensuelle, avec une parution chaque troisième vendredi du mois à 18 heures. Au programme ce mois-ci : refus du pacte migratoire européen, propos anti-avortement et concours Chopin.

Korespondencja
7 min ⋅ 24/10/2025

Malgré le soleil généreux de ces derniers jours, les huit degrés quotidiens — avec des ressentis parfois proches de zéro — annoncent bel et bien l’arrivée de l’hiver en Pologne. C’est dans ce décor, entre les feuilles mortes et les premières brumes matinales, que j’écris ce huitième numéro, et le premier numéro mensuel. Et oui ! À partir de maintenant, Korespondencja devient une newsletter mensuelle, publiée chaque troisième vendredi du mois à 18 heures. Plusieurs raisons à ce changement : le manque de temps, la charge de travail, mais aussi la volonté de vous proposer une newsletter plus qualitative.

Deux manifestantes lors du rassemblement anti-immigration du 11 octobre 2025 à Varsovie ©Kilian BigogneDeux manifestantes lors du rassemblement anti-immigration du 11 octobre 2025 à Varsovie ©Kilian Bigogne

Si l’actualité polonaise reste relativement calme, ces dernières semaines ont tout de même montré une chose : la Pologne n’est pas prête à tout accepter de Bruxelles. Quant au Premier ministre Donald Tusk, pro-européen et libéral, il a une fois encore démontré qu’il avait une vision, parfois moins éloignée qu’on ne le pense de celle du PiS, le parti conservateur Droit et Justice, notamment sur les questions d’immigration ou de société.

J’avais déjà évoqué, dans un précédent épisode, la position de Varsovie sur l’immigration illégale. Mais ces dernières semaines, le ton est monté d’un cran, cette fois autour du Pacte migratoire européen. Retour en arrière. Fin juillet, Jarosław Kaczyński, le chef du PiS, annonce une grande manifestation contre l’immigration illégale pour le 11 octobre. Deux jours avant l’événement, le 9 octobre, le président conservateur Karol Nawrocki — soutenu par le PiS lors de l’élection présidentielle de juin dernier — adresse à Ursula von der Leyen, la Présidente de la Commission européenne, une lettre rejetant formellement le Pacte sur la migration et l’asile. « Cette lettre n’a joué et ne jouera aucun rôle dans la décision de la Commission concernant la Pologne », m’explique quelques jours plus tard Anna Paczesniak, politologue à l’Institut d’études européennes de l’Université de Wrocław.

Le jour de la manifestation, craignant un manque d’enthousiasme, les organisateurs transforment finalement la marche en un grand rassemblement sur la place du château dans la capitale, qui tourne rapidement au meeting d’opposition. À la thématique migratoire s’ajoute un autre sujet brûlant : l’accord de libre-échange avec le Mercosur. L’affluence est bien inférieure aux 110 000 manifestants réunis à Londres trois semaines plus tôt, mais la mobilisation reste significative. Elle illustre surtout la montée en puissance des discours anti-immigration depuis la présidentielle de juin. « Je ne veux pas que mon pays devienne comme la France ou l’Angleterre, où il y a énormément de migrants illégaux », souffle Dorota, une sympathisante du PiS. « On est chez nous. C’est notre patrie. On veut que la Pologne reste polonaise. »

Au même moment, Donald Tusk annonce, sur ses réseaux sociaux, que Bruxelles a accepté d’exempter la Pologne d’une partie du pacte migratoire, notamment du mécanisme de relocalisation de 30 000 migrants au sein de l’Union européenne. « Si le Premier ministre l’affirme, il y a de grandes chances que ce soit vrai, estime Anna Paczesniak. Mais pour l’instant, rien n’a été officialisé par la Commission européenne. »

La Pologne n’est d’ailleurs pas seule sur cette ligne dure : la Hongrie de Viktor Orbán s’y oppose également. Le dirigeant hongrois a même félicité Karol Nawrocki et évoqué une « rébellion » de certains États européens. Mais pour Bruxelles, la position polonaise apparaît plus légitime que celle de Budapest, pour deux raisons principales : la pression migratoire orchestrée par le dictateur biélorusse de Loukachenko et l’accueil massif des réfugiés ukrainiens. Près d’un million vivent encore en Pologne depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine.

Au-delà de ces arguments, la posture de Varsovie reflète celle d’un pays profondément divisé, où une partie de la société reste animée par une vision nationaliste et conservatrice. Depuis le déclenchement de la crise migratoire et humanitaire à la frontière avec la Biélorussie en 2021, la Pologne a durci sa politique migratoire. Le gouvernement a fortifié ses frontières, adopté des pratiques controversées — notamment les pushbacks, refoulements illégaux de migrants —, et même suspendu, en mars 2025, toute demande d’asile provenant de personnes entrées illégalement depuis la Biélorussie. Varsovie accuse également son voisin allemand de renvoyer clandestinement des migrants sur son territoire. En mai, le militant nationaliste Robert Bakiewicz a fondé un « mouvement de défense des frontières », organisant pendant plusieurs jours des patrouilles citoyennes le long de la frontière allemande. Face à cette montée des tensions, le gouvernement a rétabli, le 7 juillet, les contrôles aux frontières avec l’Allemagne et la Lituanie.

Cette fermeté ne date pas d’hier. Elle puise aussi dans l’histoire du pays — et plus largement dans celle de la région d’Europe centrale et orientale. Comme me l’ont rappelé plusieurs historiens, les sociétés issues de l’ancien bloc soviétique et communiste ont longtemps été peu exposées à l’immigration. Ces pays, peu attractifs économiquement jusqu’à récemment, sont devenus terres d’immigration seulement depuis les années 2010. En Pologne, le basculement d’un pays d’émigration à un pays d’immigration date de 2011 à peine. 

Un autre dossier illustre parfaitement l’ambivalence de la société polonaise : celui du droit à l’avortement. Pour rappel, en Pologne, l’avortement n’est légal que lorsque la grossesse met en danger la vie ou la santé de la mère, ou lorsqu’elle résulte d’un viol ou d’un inceste. Le pays demeure ainsi le plus restrictif d’Europe sur ce sujet. Selon plusieurs sources, seulement 896 avortements légaux ont été pratiqués en 2024, contre plus de 251 000 en France la même année. La politique anti-avortement menée par Varsovie s’est encore durcie en 2020, lorsque le Tribunal constitutionnel a supprimé la malformation grave du fœtus comme motif légal d’interruption de grossesse, provoquant une vague de mobilisations à travers le pays. 

La victoire de la Coalition civique de Donald Tusk en 2023 avait pourtant suscité beaucoup d’espoirs parmi les associations pro-choix. Mais deux ans plus tard, ces espoirs se sont largement dissipés. Encore davantage depuis la victoire du président nationaliste Karol Naworcki, farouche opposant au droit à l’avortement.

Rassemblement anti-immigration des partisans du PiS ©Kilian BigogneRassemblement anti-immigration des partisans du PiS ©Kilian Bigogne

Ces derniers jours, les partisans de la cause ont été de nouveau choqués par les déclarations du Premier ministre Donald Tusk, pourtant considéré comme favorable à un assouplissement des restrictions. Il a affirmé : « L’avortement ne suscite pas d’enthousiasme chez moi. Je n’aime même pas quand quelqu’un dit que c’est le droit d’une femme, car nous ne sommes pas nés pour avoir le droit d’interrompre une grossesse. On sait ce qui se passe. » Des propos qui ont suscité la colère des associations et des militantes, qui se battent chaque jour pour la liberté de choix des femmes. De nombreuses Polonaises, qui avaient soutenu le Premier ministre, se sont senties trahies et l’ont fait savoir sur les réseaux sociaux.

Symbole fort des tensions qui persistent autour de ce sujet, un « centre d’avortement » a ouvert ses portes le 8 mars dernier, à Varsovie, juste en face du Parlement polonais, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Cette clinique, baptisée AboTak et fondée par l’organisation Aborcyjny Dream Team, a pour mission d’informer et d’accompagner les femmes souhaitant avorter. Elle propose des tests de grossesse gratuits, organise des avortements médicamenteux (par pilules abortives) et aide celles qui optent pour un avortement chirurgical à trouver des cliniques à l’étranger et à organiser leur déplacement.

Ce lieu unique en Pologne est régulièrement la cible de menaces, de manifestations d’opposants, de jets de faux sang ou encore de campagnes de désinformation. Une camionnette aux slogans anti-avortement circule même fréquemment dans le quartier. Malgré ce climat hostile et le peu d’espoir de voir l’avortement pleinement légalisé en Pologne, AboTak continue son combat, en plein cœur de Varsovie, comme un véritable pied de nez à la politique anti-avortement menée par les dirigeants du pays.

Culture : Concours Chopin et tournage de film en pleine ville

Au cours des sept premiers numéros, je vous ai fait voyager aux quatre coins du pays, à la découverte de lieux, de monuments et de villes incontournables de notre belle Pologne. Bien sûr, je n’ai pas encore eu le temps de tout explorer et donc de tout vous faire découvrir. Il était important pour moi de vous parler aussi de culture : musique, cinéma, musées et bien d’autres encore, car elle fait partie intégrante de la vie en Pologne. Et comment ne pas commencer cette rubrique « culture »  ou « Kultura » par le grand compositeur et pianiste franco-polonais Frédéric Chopin ? Mais pourquoi vous parler de Chopin ? Tout simplement parce que, du 3 au 21 octobre, s’est tenu à Varsovie le très prestigieux Concours international de piano Frédéric-Chopin, fondé en 1927. Durant ces trois semaines, la capitale s’est véritablement transformée en ville de musique classique : dans les métros, les trams, et de nombreux lieux publics. Un tram touristique en bois parcourait la ville spécialement pour l’occasion, avec à son bord plusieurs pianistes interprétant les plus grands classiques du compositeur.

Petite précision : ne dites jamais que Chopin est français ! Ce serait une erreur que beaucoup commettent. Frédéric – ou plutôt Fryderyk – Chopin est né en Pologne, à Żelazowa Wola, à une quarantaine de kilomètres de Varsovie. Il est toutefois décédé à Paris. Cette année, la Française Nathalia Milstein a atteint la deuxième étape du concours. Mais c’est l’Américain Eric Lu qui a remporté le premier prix. Prochaine édition dans cinq ans !

Décor sur le lieu du tournage ©Kilian BigogneDécor sur le lieu du tournage ©Kilian Bigogne

En plus d’avoir été transformée en véritable musée Chopin, la capitale polonaise s’est récemment muée en immense plateau de tournage. Ces dernières semaines, une partie de la rue principale Krakowskie Przedmieście, menant à la place du Château, a été entièrement bloquée et métamorphosée en décor de la fin du XIXᵉ siècle. Ce tournage concerne la nouvelle adaptation cinématographique du roman Lalka (ou The Doll) de l’écrivain polonais Bolesław Prus.

Les scènes tournées dans les rues de Varsovie recréent la vie de l’aristocratie et de la riche bourgeoisie polonaise de l’époque. Les magasins et cafés actuels ont été remplacés par des décors qui nous replongent dans les siècles passés. Et oui, il s’en passe, des choses à Varsovie !

Le centre de Varsovie en mode XIXe siècle ©Kilian BigogneLe centre de Varsovie en mode XIXe siècle ©Kilian Bigogne

Sport : Le Mondial 2026 dans le viseur et un skieur recordman


Stade national de Varsovie ©Kilian BigogneStade national de Varsovie ©Kilian Bigogne

Si un vol direct vers les États-Unis — autrement dit, une qualification sans barrage pour le Mondial 2026 — semble encore difficile, la Pologne peut nourrir un mince espoir. En effet, malgré les deux larges victoires des Pays-Bas (4-0 contre la Finlande et Malte), le succès polonais en terre lituanienne ramène les Blancs et Rouges à trois points des Néerlandais.

Et cela tombe bien, puisque l’équipe menée par son capitaine Robert Lewandowski affrontera la bande de Virgil van Dijk le 14 novembre prochain au Stade national de Varsovie. Une victoire polonaise mettrait alors les deux équipes à égalité. Il faudrait ensuite compter — même si cela paraît peu probable — sur un nouveau faux pas des « Oranjes » chez eux face à la Lituanie trois jours plus tard, ainsi que sur une victoire de la Pologne à Malte. Mais comme on dit : dans le foot tout est possible. Ce qui est sûr, c’est que l’équipe du nouveau sélectionneur Jan Urban pourra s’appuyer sur ses supporters, qui ont marqué les esprits lors du dernier match à l’étranger en mettant le feu comme jamais.

La Pologne était à nouveau représentée jeudi soir par quatre clubs en Ligue Europa Conférence. Lors de la première journée, le Lech Poznań, le Raków Częstochowa et le Jagiellonia Białystok avaient tous remporté leur match. Seul le Legia Warszawa, en pleine reconstruction, s’était incliné. Le club de la capitale, qui avait pourtant bien entamé sa saison, traverse également une période difficile en championnat, où il n’occupe que la neuvième place. Mais le Legia s’est bien repris hier soir en s’imposant 2-1 contre le Chakhtar Donetsk, grâce à un but inscrit dans les toutes dernières secondes de la rencontre. À noter le magnifique doublé du capitaine légionnaire Rafał Augustyniak : deux frappes en pleine lucarne, dont un coup franc direct dans les ultimes instants du match.

Stade du Legia Varsovie ©Kilian BigogneStade du Legia Varsovie ©Kilian Bigogne

De son côté, le Jagiellonia Białystok a obtenu un match nul 1-1 à Strasbourg, à la Meinau. Le Lech Poznań s’est en revanche incliné 2-1 sur la pelouse du club gibraltarien Lincoln FCSC, tandis que le Raków Częstochowa a concédé le nul face aux Tchèques du Sigma Olomouc. Avec une huitième place au classement, le Raków Częstochowa fait pour le moment partie des équipes pouvant accéder directement aux huitièmes de finale. Respectivement 10ᵉ, 15ᵉ et 18ᵉ, le Jagiellonia Białystok, le Lech Poznań et le Legia Warszawa sont pour l’instant qualifiés pour les barrages. En résumé, nos quatre clubs polonais sont — pour le moment — bien partis pour aller plus loin dans la compétition. Pour rappel, ce n’était que la deuxième journée sur six.

Enfin, il m’est difficile de ne pas parler de l’exploit trop peu relayé par les médias français : celui du skieur et alpiniste polonais Andrzej Bargiel. Le 22 septembre dernier, il a réalisé la descente intégrale de l’Everest à ski, sans oxygène, une première historique !

Le mot du mois : Zupa

Et pour finir, le mot du mois est zupa, qui comme vous vous en doutez signifie soupe en polonais. Pourquoi en parler ? Parce qu’avec les basses températures et la grisaille qui s’installent, la soupe – bien qu’elle soit aussi appréciée en été – redevient le plat incontournable de l’hiver polonais, sous toutes ses formes ! Du célèbre żurek (prononcé Jurek), cette soupe aigre à base de levain de seigle, au délicieux barszcz, la soupe de betterave rouge que l’on déguste le soir du réveillon de Noël, sans oublier la soupe au chou et tant d’autres encore. À noter que le barszcz est souvent servi avec des pierogi à l’intérieur… Miam !


Korespondencja

Par Kilian Bigogne

Dzień dobry !

Bon, je prends des cours de polonais, mais pour le moment je vais continuer en français.

Alors moi, c’est Kilian. Originaire de Strasbourg, j’ai ensuite passé mon enfance dans le Loir-et-Cher, avant de prendre mon envol pour le nord de la France : à Lille. Après un passage en République tchèque dans le cadre d’un Erasmus en 2020, je me suis pris d’intérêt pour l’Europe centrale et orientale. j’ai notamment eu la chance de collaborer avec la super rédaction française de Radio Prague International.

Je suis ensuite parti deux mois en Roumanie où j’ai de nouveau travaillé pour une radio, cette fois au sein de la rédaction française de Radio Roumanie internationale. Puis mon chemin m’a ramené en Alsace, au Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Cuej) de Strasbourg. Diplômé en 2024, j’ai ensuite travaillé deux mois au service Monde du journal La Croix.

Au fil des semaines, l’objectif est devenu plus clair : je partirai en Pologne pour y être correspondant. C’est donc en plein hiver, plus précisément en décembre, que j’ai posé mes valises à Varsovie. Depuis, je travaille en tant que pigiste pour La Croix et La Tribune Dimanche.

Je suis un amoureux d’histoire, de sport, de voyages…et, bon, un peu de bière aussi, j’avoue. (Elle est à 3 euros ici en moyenne).

PS : Malgré la distance, je ne loupe aucun match du FC Nantes !

Voilà, vous savez l’essentiel !

Les derniers articles publiés