Dans ce troisième numéro, je vous parle du rétablissement des contrôles aux frontières avec la Lituanie et l’Allemagne. Un vrai coup dur pour l’espace Schengen. Au menu également : la découverte d’Oświęcim, plus connue sous le nom de ses camps d’Auschwitz-Birkenau, du sport avec l’équipe féminine de Pologne et Iga Świątek. Et enfin, le mot du jour.
La Pologne et l’art de faire un pas en avant, puis deux en arrière. Mardi 1er juillet, le Premier ministre polonais, Donald Tusk, annonce le rétablissement des contrôles aux frontières avec la Lituanie et l’Allemagne à partir du lundi 7 juillet. Cette énième restriction s’inscrit dans une politique migratoire de plus en plus stricte. Sur les 467 kilomètres de frontière avec l’Allemagne, 52 points de contrôle ont été installés. Du côté lituanien, on en compte 13.
Frontière avec l'Allemagne ©Kilian Bigogne
C’est depuis le train que j’écris le début de ce troisième numéro de Korespondencja. Cette fois-ci, direction Frankfurt (Oder) — ou plutôt Francfort-sur-l’Oder —, ville allemande frontalière de la Pologne, plus précisément avec la commune de Słubice et ses 16 000 habitants. Quelques heures avant minuit, dimanche 6 juillet, le calme dominical règne des deux côtés de l’Oder. Les drapeaux européens qui jalonnent le pont frontalier entre les deux villes font grise mine. Des gardes-frontières et la police sont présents, presque en tant que figurants. Enfin… presque. En début d’après-midi, les caméras font leur apparition. Une petite mise en scène est alors organisée : soudain, une, puis deux voitures sont arrêtées. Deux jeunes hommes, se rendant côté polonais, sont contrôlés au faciès.
L’Allemagne a rétabli les contrôles à sa frontière avec la Pologne dès octobre 2023. Des contrôles ensuite étendus à l’ensemble de ses frontières — France, Luxembourg, Pays-Bas, Belgique et Danemark —, toujours pour lutter contre l’immigration. Si cette décision du gouvernement polonais menace une fois de plus l’espace Schengen — cet espace permettant la libre circulation sans contrôles aux frontières intérieures —, elle est surtout le symbole des relations complexes entre l’Allemagne et la Pologne.
Le samedi 5 juillet, le ministre de l’Intérieur, Tomasz Siemoniak, s’est rendu à la frontière pour y rencontrer son homologue lituanien, Vladislav Kondratovič. Selon une source proche du ministère de l’Intérieur polonais, « la délégation lituanienne a compris et l’a même bien pris ». Depuis plusieurs semaines, les gardes-frontières ont constaté que de nombreux migrants, venant de Biélorussie, tentaient d’entrer en Pologne via la Lituanie, avec l’aide de passeurs et le soutien des autorités biélorusses. Quelques minutes avant le lancement officiel des contrôles sur l’autoroute A2, près de la commune de Świecko, cette même source ajoutait : « Ce soir, ça ne va pas être la même chose avec les Allemands. » Ambiance.
Poste de contrôle sur l'autoroute A2 ©Kilian Bigogne
Vers 20 heures, un préfabriqué est installé. La plupart de ces infrastructures sont financées par l’Union européenne. Tout se met en place. Avec un collègue polonais, nous décidons de nous rendre à un autre point de contrôle, celui situé sur l’autoroute. Le ministre de l’Intérieur, Tomasz Siemoniak, et le ministre de l’Infrastructure, Dariusz Klimczak, prennent la parole pour lancer officiellement cette nouvelle ère. Les médias locaux sont sur place. Tout est prêt. Gilets jaunes sur le dos, les gardes-frontières se mettent en position.
Minuit. C’est l’heure. Camionnettes, minibus, voitures aux vitres teintées sont invités à s’arrêter aux points de contrôle. On leur demande leurs papiers et d’ouvrir leur coffre. Pendant ce temps, les deux ministres répondent aux questions des journalistes, justifient la réintroduction des contrôles et félicitent les forces de l’ordre.
Puis, à leur départ, une voiture fait son apparition. C’est Robert Bąkiewicz, activiste d’extrême droite et leader du « Mouvement de la défense des frontières ». Il affirme notamment vouloir continuer de surveiller la situation via des « patrouilles citoyennes ».
Vers 7 heures du matin, les premiers embouteillages apparaissent sur le pont entre Frankfurt (Oder) et Słubice. « C’est triste », s’insurge une habitante de Frankfurt. Comme à son habitude, cette dame de soixante ans se rend chez son coiffeur en Pologne. En effet, les citoyens allemands traversent souvent la frontière pour acheter des cigarettes — environ 50 euros la cartouche — ou pour un bon brushing.
Du côté allemand, un petit groupe de quatre personnes, panneaux en main, proteste contre la décision du gouvernement polonais. De l’autre côté, deux personnes en gilets jaunes sont assises devant une banderole « No Immigration », flanquée de deux drapeaux polonais. Ils sont membres du mouvement de Bąkiewicz et refusent de s’exprimer.
Des militants allemands s'opposent aux contrôles à la frontière ©Kilian Bigogne
Pourquoi une telle décision maintenant ? Si l’annonce de Donald Tusk peut surprendre, elle s’inscrit dans la continuité d’une politique migratoire de plus en plus stricte. Elle est aussi le résultat d’une pression constante exercée par l’extrême droite et le parti conservateur PiS (Droit et Justice) sur le gouvernement. Depuis plusieurs semaines, l’exécutif était critiqué pour son inaction à la frontière.
L’extrême droite accuse l’Allemagne de renvoyer en Pologne des migrants entrés illégalement sur son territoire. La situation est plus complexe. Les autorités allemandes justifient ces renvois en s’appuyant sur le règlement de Dublin, qui impose au pays d’arrivée du migrant d’examiner sa demande d’asile. Elles renvoient donc ceux venus en Allemagne via la Pologne. Problème : la Pologne ne traite plus les demandes d’asile des migrants ayant franchi illégalement la frontière depuis la Biélorussie. Un véritable cercle vicieux.
Soutenu par le PiS et par Bąkiewicz, plusieurs groupes de « patrouilles citoyennes » se sont installés à la frontière avec l’Allemagne pendant plusieurs semaines, mettant la pression sur Donald Tusk. D’autres organisations comme Patrol Obywatelski ont également manifesté dans certaines villes frontalières. Certains groupes vont même jusqu’à pénétrer dans les forêts pour y déloger eux-mêmes les migrants.
Logo du mouvement d'extrême droite Patrol Obywatelski ©Kilian Bigogne
Ces derniers mois, et depuis plusieurs années, des « patrouilles citoyennes », comparables à des milices, se sont organisées en Pologne. Je suis allé à la rencontre de Patrol Obywatelski. Cette association, qui n’a pas encore obtenu toutes les signatures pour être reconnue officiellement, a été créée il y a un an pour, selon leurs propres mots, « éviter que les scènes que nous voyons en France et dans d'autres pays d’Europe occidentale ne se répètent en Pologne ». Ils interviennent donc eux-mêmes. Pour eux, l’augmentation de la criminalité en Pologne est liée à la présence d’étrangers non originaires d’Europe occidentale. Ces groupes, composés de nombreux patriotes autoproclamés, inquiètent fortement le gouvernement actuel.
Revenons à la situation avec l’Allemagne. Ces tensions ne vont rien arranger. Sur le plan économique, l’Allemagne et la Pologne restent des partenaires importants. Mais durant la campagne présidentielle, puis après l’élection, le président conservateur Karol Nawrocki a accusé l’Allemagne de manquer de respect envers la Pologne, réclamant notamment des réparations historiques. Il reproche aussi à Donald Tusk de mener une politique trop pro-allemande et de ne pas défendre les intérêts polonais.
Il faut cependant nuancer : Donald Tusk n’a jamais mené de politique favorable aux migrants. Cette décision reste cohérente avec une ligne migratoire de plus en plus restrictive.
Avant de passer à la découverte du jour, le remaniement gouvernemental a été repoussé au 22 juillet prochain. Au sein de la coalition au pouvoir, la tension est palpable. En effet, le leader du parti Pologne 2050 et président du Parlement polonais, Szymon Hołownia — soit le deuxième personnage le plus important de l’État —, s’est entretenu lors d’une réunion nocturne avec Jarosław Kaczyński, président du PiS. Cet événement a provoqué une véritable tempête politique. Hołownia s’est ensuite justifié en affirmant que cette rencontre était nécessaire, car « Kaczyński symbolise la moitié du paysage politique ». Affaire à suivre.
Enfin, à noter qu’un drone russe a endommagé, il y a quelques jours, le bâtiment du département consulaire de l’ambassade de Pologne à Kyiv. Il n’y a eu aucun blessé.
À Oświęcim, la vie continue ©Kilian Bigogne
Elle existait avant. Elle existe encore après. Pourtant, Oświęcim, cette commune de plus de 35 000 habitants, doit vivre avec les six années les plus sombres de son histoire. Il était important pour moi de vous parler de cette ville. Le lundi 27 janvier, la Pologne, ainsi que le monde entier, célébrait le 80ᵉ anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. Je ne vais pas vous parler de ce lieu, de son histoire ou même de son musée aujourd’hui. Sûrement une prochaine fois.
Aujourd’hui, je souhaite vous parler de la vie au-delà des barbelés des trois camps de concentration et d’extermination, où au moins 1,3 million de personnes ont été déportées, dont 1,1 million ont été assassinées. Parmi elles : 960 000 Juifs, 70 000 à 75 000 Polonais non juifs, 21 000 Tsiganes, 15 000 prisonniers de guerre soviétiques et 10 000 à 15 000 détenus non juifs d’autres nationalités.
Mais avant de devenir Auschwitz — nom germanisé donné par les nazis à partir de 1939 — la ville s’appelait Oświęcim. Elle comptait alors près de 15 000 habitants, dont plus de la moitié appartenait à la communauté juive.
Avant l’un des événements les plus suivis dans le monde ces derniers mois, je me suis rendu dans cette ville. Sous un fin manteau de neige, j’ai parcouru les ruelles et suis allé à la rencontre des habitants. De l’école primaire au Musée de la mémoire des habitants de la région d’Oświęcim, en passant par la Fondation du Centre juif d’Oświęcim, je me suis laissé porter par les témoignages poignants de chacun de mes interlocuteurs et interlocutrices.
Entre les enfants qui n’osent pas dire qu’ils viennent d’Oświęcim — par peur d’être moqués, tant cette commune est marquée à jamais par les camps d’Auschwitz-Birkenau — et Hila Weisz-Gut, spécialiste de la recherche sur l’Holocauste, qui raconte l’histoire de sa famille et confie vivre non loin du camp où sa propre grand-mère a été déportée, il est difficile de ne pas être profondément touché par toutes ces histoires.
Enfin, à la question : Comment les habitants vivent-ils à côté d’un lieu aussi effroyable ?, beaucoup répondent que leur famille était là bien avant, et que c’est la terre de leurs ancêtres.
Alors, si vous vous rendez au musée d’Auschwitz-Birkenau — ce que je vous recommande —, n’hésitez pas à vous promener aussi dans les rues d’Oświęcim, à visiter les autres musées que compte la ville, afin de mieux comprendre l’histoire de cette ville si spéciale.
Stade national de Varsovie ©Kilian Bigogne
Déjà fini. Malheureusement, l’Euro féminin aura été de courte durée pour l’équipe nationale de Pologne. Après une défaite 2-0 face aux Allemandes lors de la première journée, les Blancs et Rouges ont subi un second revers, cette fois-ci contre les Suédoises. Score final : 3-0. Elles n’ont désormais plus aucune chance de se qualifier pour les quarts de finale de la compétition.
Prochain et dernier match : samedi à 21 heures contre le Danemark. À noter qu’il s’agissait de la première participation de la Pologne à une telle compétition dans son histoire. Encore aujourd’hui, mercredi 9 juillet, les affiches à l’effigie de l’équipe étaient visibles dans les rues de la capitale, Varsovie. Malgré cette élimination précoce, cette équipe a un bel avenir devant elle.
Toujours dans le sport féminin…
Iga Świątek — un nom auquel il va falloir vous habituer — s’est qualifiée pour les demi-finales de Wimbledon après sa victoire (6-2, 7-5) contre la Russe Liudmila Samsonova. La Polonaise n’a encore jamais disputé de finale sur le gazon de la banlieue sud-ouest de Londres. Au prochain tour, elle affrontera la Suissesse Belinda Bencic.
Cette fois-ci, un petit mot sur la culture cinématographique en Pologne. Je l’ai découvert par hasard. Et au début, je peux vous le dire : ça fait bizarre. Si le passé communiste et soviétique de la Pologne semble loin aujourd’hui, il en reste encore quelques traces. Notamment à travers ce qu’on appelle le lektoring.
Un lektor, en Pologne, c’est un peu le doublage à la mode communiste : la majorité des films — à l’exception des dessins animés ou de certains blockbusters américains — ne sont pas doublés avec plusieurs voix comme dans la plupart des pays. Non. Ici, une seule voix, monotone et posée, lit tous les dialogues du film, en couvrant partiellement la version originale. Elle ne double pas, elle raconte. Et le tout, sans aucune émotion. N’hésitez pas à aller voir ou écouter un extrait, ça vaut vraiment le détour.
L’une des voix les plus connues et emblématiques du lektoring polonais était Tomasz Knapik, décédé en 2021. Une véritable légende.