Retour à la normale...ou presque

Mon séjour en France a quelque peu bouleversé mon rythme de publication... Mais bonne nouvelle : je repars sur un rythme régulier, avec une lettre toutes les deux semaines. Dans ce deuxième numéro je vous parle d’un Donald Tusk affaibli, de la marche des fiertés à Varsovie, du « Lewandowski gate » et de la situation à la frontière biélorusse.

Korespondencja
7 min ⋅ 25/06/2025

Il a fallu quelques jours pour digérer l’élection présidentielle polonaise. Si la tempête est passée, le calme, lui, est encore loin d’être revenu en Pologne. Après cette période électorale intense, il m’a semblé important de faire une pause et de revoir mes proches. Mais cette coupure passée, Korespondencja est de retour. Dans ce numéro, je ne parlerai pas de la manière dont la situation au Proche-Orient est perçue, ni même de l’annonce faite par le chef du service de sécurité ukrainien, Vasyl Maluk, concernant une tentative d’assassinat déjouée contre le président Volodymyr Zelensky, dans la ville polonaise de Rzeszów. Pour cette dernière actualité, aucune information sur la date exacte de l’attaque n’a été divulguée. J’aborderai tous ces sujets dans deux semaines.

Le lac de Siemianówka avec le passage de la voie ferrée en direction de la Biélorussie © Kilian BigogneLe lac de Siemianówka avec le passage de la voie ferrée en direction de la Biélorussie © Kilian Bigogne

Il y a trois semaines, nous nous étions quittés là-dessus. Au lendemain du second tour de la présidentielle, le Premier ministre avait annoncé qu’il demanderait un vote de confiance à la Sejm, la chambre basse du Parlement. Sans surprise, Donald Tusk a obtenu la majorité, avec 243 voix contre 210, le mercredi 11 juin. Pourtant, il en sort affaibli : c’est la troisième défaite d’affilée de son parti, la Plateforme civique, lors d’une élection présidentielle. Ce nouvel échec a ravivé des tensions au sein même de sa coalition.

Et les choses pourraient encore se compliquer. Le président élu, Karol Nawrocki, prendra ses fonctions le 6 août. Bien plus dur que son prédécesseur Andrzej Duda, il pourrait, s’il tient ses promesses faites à Sławomir Mentzen — figure montante de la coalition d’extrême droite Konfederacja — favoriser une alliance entre les principaux partis conservateurs. Tous deux sont farouchement opposés à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE et l’OTAN, ainsi qu’au droit à l’IVG.

Dans ce contexte, Tusk pourrait être contraint de durcir sa ligne politique pour éviter des élections législatives anticipées. Si un remaniement d’ampleur est prévu mi-juillet, le Premier ministre a déjà nommé, vendredi 20 juin, le futur porte-parole de son gouvernement. Il s’agit d’Adam Szłapka, actuel ministre des Affaires européennes. Il prendra officiellement ses fonctions en août prochain. Ces derniers jours, Tusk a rencontré les membres du Parti paysan polonais (PSL), une composante de la Coalition civique (KO) aux idées plus conservatrices. Il a souligné leurs « points de vue très proches ». C’est un signe clair d’un virage moins libéral, notamment sur les questions de société.

Côté politique toujours, Grzegorz Braun — député d’extrême droite, pro-russe et ancien candidat à la présidentielle — a détruit une exposition LGBT installée au Parlement. Un geste qui a choqué de nombreux élus. Quelques jours plus tard, la marche des fiertés a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Varsovie, avec le soutien du maire Rafał Trzaskowski, finaliste malheureux de la présidentielle. Il a rappelé : « Ensemble, nous construisons une Varsovie ouverte et tolérante, où ces valeurs sont non seulement respectées, mais promues. » La ministre de l’Égalité, Katarzyna Kotula — pour combien de temps encore ? — a lancé un message clair au député : « Nous sommes une grande force. Nous disons "non" et "stop" à Grzegorz Braun. »

Si aujourd’hui les droits LGBTQ+ connaissent un net recul en Pologne, le pays fut pourtant l’un des premiers en Europe à dépénaliser l’homosexualité, dès 1932. Après la période communiste, les premières associations pro-LGBT apparaissent. Mais très vite, la forte influence de l’Église catholique, ainsi que des discours de plus en plus conservateurs, voire ouvertement homophobes, freinent les avancées. En 2005, le défunt maire de Varsovie, Lech Kaczyński, interdit la marche des fiertés — une décision condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Avec l’arrivée au pouvoir en 2015 du gouvernement conservateur PiS (Droit et Justice), les actes et discours homophobes se multiplient, jusqu’à la création, en 2019, par certaines municipalités, de « zones sans LGBT », depuis officiellement supprimées.

Des militants pro-LGBT évacués de la marche pour Nawrocki © Kilian BigogneDes militants pro-LGBT évacués de la marche pour Nawrocki © Kilian Bigogne

La Pologne reste donc profondément divisée. La Coalition civique, pro-européenne et libérale, tient encore, mais ne parvient pas à enrayer la polarisation croissante du pays.

Malgré la fragilisation de son gouvernement, la Pologne s’est imposée ces derniers mois sur la scène internationale. Plusieurs raisons à cela : la croissance économique du pays et sa volonté d’être un leader de la militarisation européenne. Le pays consacre plus de 4,12 % de son PIB aux dépenses militaires — un record en Europe — et vise les 5 % dans les prochaines années. À titre de comparaison, la France atteint à peine les 2 %. Mais ces avancées masquent un net recul sur le plan social. La Pologne a récemment durci sa politique migratoire. Début 2025, elle a refusé de se conformer à la législation européenne, notamment au règlement de Dublin, selon lequel le premier pays traversé par un demandeur d’asile est responsable du traitement de sa demande. La Pologne s’oppose également au nouveau pacte européen sur l’immigration et l’asile. Le gouvernement a donc décidé de suspendre temporairement — cela dure depuis plus de trois mois — toute demande d’asile émanant de migrants ayant franchi illégalement la frontière avec la Biélorussie.

C’est dans ce contexte que je me suis rendu dans l’est du pays, en Podlachie, région frontalière de la Biélorussie. Quelques jours avant de rentrer à Paris, j’ai pris le train pour Białystok, chef-lieu de cette voïvodie. De là, j’ai loué une voiture pour rejoindre la forêt de Białowieża, la dernière forêt primaire d’Europe (voir ci-dessous).

Des Afghans se cachent dans la forêt de Bialowieza © Kilian BigogneDes Afghans se cachent dans la forêt de Bialowieza © Kilian Bigogne

En 2021, une crise frontalière et migratoire éclate entre la Biélorussie et la Pologne. Des centaines de migrants tentent chaque jour de franchir la frontière. L’armée bloque alors l’accès et refoule ces familles vers la Biélorussie. Ces personnes sont devenues les pions d’une guerre hybride entre Moscou et l’Union européenne. Depuis quatre ans, la Russie affrète des avions — notamment depuis le Pakistan — remplis de familles en quête d’une vie meilleure. Le prix du billet varie entre 1 000 et 6 000 dollars. Après des semaines d’attente, ces familles sont déplacées à Minsk, puis convoyées par bus jusqu’à la frontière polonaise, ou celle des pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie). Là, elles subissent des violences physiques et psychologiques, et sont poussées à entrer illégalement dans les pays voisins. La Pologne, de son côté, a renforcé sa sécurité, oubliant les droits humains. Un mur métallique de 200 km a été érigé. Elle pratique désormais le pushback : le refoulement illégal de migrants vers la Biélorussie.

Aujourd’hui, s’ils sont moins nombreux à tenter ce passage périlleux, les chiffres officiels des gardes-frontières font état d’environ 175 tentatives par jour. Depuis le début de l’année, deux morts ont été recensés côté polonais. Durant l’hiver les traversées sont très faibles. Aussi, le profil des migrants a évolué. Ce sont principalement des hommes de 20 à 40 ans, conscients des risques, ou en partie, qui s’y aventurent. Leur objectif est clair : rejoindre l’Allemagne.

En Pologne, il est aujourd’hui impossible pour eux de déposer une demande d’asile. Leur seul recours reste la CEDH à Strasbourg. En attendant, ils doivent se cacher, espérer ne pas être repérés ou dénoncés. Dans le cas contraire, ils sont renvoyés en Biélorussie, où les conditions sont souvent inhumaines — parfois mortelles.

La découverte : Białowieża, la dernière forêt primaire d’Europe

Forêt de Bialowieza © Kilian Bigogne Forêt de Bialowieza © Kilian Bigogne

Si je vous dis : loups, lynx, bisons d’Europe, marécages, arbres vieux de plus de dix mille ans, troncs morts depuis une dizaine d’années… vous pensez à quoi ? À un conte ? Un film Disney ? Et pourtant, je vous parle ici de Białowieża, la dernière forêt primaire – ou primitive – d’Europe. Ce nom provient de l’expression polonaise « biała wieża », qui signifie Tour Blanche. Cette tour aurait fait partie d’un village habité il y a des siècles, niché au cœur de la forêt, mais dont il ne reste aujourd’hui aucune trace.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’une forêt primaire ? C’est une terre peu ou pas exploitée par l’homme. Pour être plus précis, une forêt est dite « primitive » lorsqu’au moins un quart de ses arbres sont morts. Cela peut sembler étrange, mais c’est justement ce qui rend son écosystème si riche : les arbres morts nourrissent la biodiversité et permettent à la nature de se régénérer seule. Formée lors de la dernière glaciation, Białowieża existait bien avant l’arrivée de l’homme dans la région. Et ici, environ 25 à 30 % des arbres sont morts. Pour s’y rendre, direction la frontière biélorusse. Ce lieu magique, encore parfois méconnu, s’étend entre la Pologne et la Biélorussie, sur plus de 140 000 hectares, dont plus de 60 000 en Pologne. Białowieża abrite plus de 200 espèces d’oiseaux, une cinquantaine d’espèces de mammifères, dont les célèbres bisons d’Europe – environ 900 aujourd’hui. Ces animaux mythiques, nés ici, avaient disparu avant d’être réintroduits à l’état sauvage. Ils sont désormais considérés comme l’âme vivante de la forêt.

Ironie du sort, si Białowieża a été préservée, c’est en grande partie grâce à la chasse. Pendant des siècles, les rois de Pologne et les grands-ducs de Lituanie en ont fait une réserve de chasse royale. Au XVIIIe siècle, les Tsars russes prennent le relais et viennent y chasser chaque automne. Ainsi, la forêt est maintenue intacte, à l’abri de la déforestation.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Pendant la Première Guerre mondiale, de nombreux arbres sont abattus par l’armée allemande. Les bisons, eux, sont presque entièrement exterminés. Malgré cela, au fil du temps, Białowieża renaît. Elle devient un parc protégé, puis est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais l’homme continue de menacer la forêt du légendaire loup blanc. Dans les années 2010, le gouvernement polonais annonce un projet d’exploitation forestière. En réaction, des associations et ONG se mobilisent. Grâce à leur action, les machines sont stoppées, et la forêt est à nouveau préservée. La suite, vous la connaissez. Aujourd’hui, Białowieża est autant célèbre pour sa richesse écologique que pour ses enjeux humanitaires. 

Sport : L’imbroglio Lewandowski

Avant de parler football et de l’équipe nationale, vous l’avez sûrement vu : la plus grande joueuse de l’histoire du tennis polonais, Iga Świątek, a été éliminée en demi-finale de Roland-Garros. Une véritable désillusion pour celle qui restait sur trois titres consécutifs sur cette même terre battue. Elle totalise déjà quatre Roland-Garros à seulement 24 ans.

Stade nationale de Varsovie ou PGE Narodowy © Kilian BigogneStade nationale de Varsovie ou PGE Narodowy © Kilian Bigogne

Côté football, la Pologne a fait parler d’elle, non pas sur le terrain, mais en dehors. Après une victoire en match amical contre la Moldavie (2-0), l’équipe nationale se déplaçait le 10 juin à Helsinki, en Finlande, pour la 3e journée des éliminatoires de la Coupe du monde 2026, qui se tiendra aux États-Unis. Lors de ces deux matchs, le capitaine et légende du football polonais, Robert Lewandowski, était absent, notamment en raison de la fatigue accumulée au terme d’une longue saison.

Mais le 8 juin, le sélectionneur Michal Probierz appelle Lewandowski pour lui annoncer qu’il lui retire le brassard de capitaine. Il décide de le confier à Piotr Zieliński, joueur de l’Inter Milan. Déçu et se sentant « trahi après avoir tant donné pour l’équipe nationale », l’attaquant du FC Barcelone décide de prendre temporairement sa retraite internationale, tant que le sélectionneur restera en poste.

Ce dernier, de son côté, campe sur ses positions et affirme que ce changement est bénéfique pour le collectif. En Finlande, les supporters polonais manifestent leur mécontentement en huant leur sélectionneur, en soutien à leur idole. Sur le terrain, la situation est également catastrophique : les joueurs de Probierz s’inclinent 2-1. Deux jours plus tard, l’ancien milieu de terrain démissionne de son poste.

Comme au Portugal, s’attaquer à une légende du football s’avère être une très mauvaise idée. Mais cette crise au sein de l’équipe nationale n’a rien de rassurant à un an de la plus grande compétition.

Le saviez-vous ? La Fête-Dieu, Boże Ciało en polonais, est un jour férié.

Eh oui, si en France nous fêtons le lundi de Pentecôte, en Pologne, c’est le jour de la Fête-Dieu qui est férié. Ce jeudi 19 juin, soit soixante jours après Pâques, était donc une journée particulière pour une grande partie des Polonais. Cette fête célèbre la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l’Eucharistie.

Pour marquer cette célébration comme il se doit, la Pologne suit ses propres traditions. À cette occasion, les ruelles sont transformées en chemins de procession pour accueillir le corps du Christ. Vêtues de blanc, les jeunes filles jettent des pétales de fleurs sur ce même parcours.

Le mot : Żubr

Żubr, cela ne vous dit rien ? Et si je vous parle de Żubrówka ? Là, ça vous parle. En effet, cette fameuse « vodka à l’herbe de bison » est la boisson nationale en Pologne. Vous l’aurez compris, żubr signifie bison. En Pologne, on parle plus précisément du Żubr europejski, le bison d’Europe, qui, comme mentionné plus haut, est devenu le symbole de la forêt de Białowieża.

Korespondencja

Par Kilian Bigogne

Dzień dobry !

Bon, je prends des cours de polonais, mais pour le moment je vais continuer en français.

Alors moi, c’est Kilian. Originaire de Strasbourg, j’ai ensuite passé mon enfance dans le Loir-et-Cher, avant de prendre mon envol pour le nord de la France : à Lille. Après un passage en République tchèque dans le cadre d’un Erasmus en 2020, je me suis pris d’intérêt pour l’Europe centrale et orientale. j’ai notamment eu la chance de collaborer avec la super rédaction française de Radio Prague International.

Je suis ensuite parti deux mois en Roumanie où j’ai de nouveau travaillé pour une radio, cette fois au sein de la rédaction française de Radio Roumanie internationale. Puis mon chemin m’a ramené en Alsace, au Centre universitaire d’enseignement du journalisme (Cuej) de Strasbourg. Diplômé en 2024, j’ai ensuite travaillé deux mois au service Monde du journal La Croix.

Au fil des semaines, l’objectif est devenu plus clair : je partirai en Pologne pour y être correspondant. C’est donc en plein hiver, plus précisément en décembre, que j’ai posé mes valises à Varsovie. Depuis, je travaille en tant que pigiste pour La Croix et La Tribune Dimanche.

Je suis un amoureux d’histoire, de sport, de voyages…et, bon, un peu de bière aussi, j’avoue. (Elle est à 3 euros ici en moyenne).

PS : Malgré la distance, je ne loupe aucun match du FC Nantes !

Voilà, vous savez l’essentiel !

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